‹ Œuvres de Lamartine en sept volumesChapitre 66 sur 88 · DE · texte numérisé non relu

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dans le choix du lieu du supplice, semblait avoir voulu le rendre plus dédaigneux et plus abject en faisant abattre cet illustre ennemi, comme un animal immonde, dans un carrefour et à quatre pas d’un palais dont son cadavre assombrirait à jamais le souvenir.

Ney s’étonna et chercha des yeux la cause de cette halte à moitié chemin. La portière s’ouvrit, on l'invita à descendre. Il comprit qu’il ne remonterait plus. Il remit au prêtre qui l’accompagnait les derniers objets à son usage qu’il portait sur lui, avec ses dernières recommandations pour sa famille. Il vida ses poches de quelques pièces d’or qu’il possédait, pour les pauvres du quartier ; il embrassa le prêtre, ami suprême qui remplace les amis absents à cette dernière heure, et marcha au mur vers la place que lui indiquait un peloton de vétérans. L'officier qui commandait ce peloton s’avança vers lui et lui demanda la permission de lui bander les yeux. «Ne savez-vous pas, répondit le soldat, que, depuis vingt-cinq ans, j'ai l'habitude de regarder les balles et les boulets en face ? » L’officier, troublé, hésitant, indécis, s’attendant peut-être à un cri de grâce ou craignant de commettre un sacrilège de gloire en commandant le feu contre son général, restait muet entre le héros et son peloton. Le maréchal profita de cette hésitation et de cette immobilité des fusiliers pour jeter un dernier reproche à sa destinée : « Je proteste devant Dieu et devant la patrie, s’écria-t-il, contre le jugement qui me condamne; j'en appelle aux hommes, à la postérité, à Dieu! »

Ces paroles et le visage, consacré dans leur mémoire, du héros des camps ébranlant la consigne des soldats : « Faites votre devoir ! » cria le commandant de Paris à l'officier, plus troublé que la victime. L’officier reprit en trébuchant sa place à côté de son peloton. Ney s’avança de quelques pas, leva son chapeau de la main gauche, comme il avait l'habitude de l’élever dans les charges désespérées pour animer ses troupes. Il plaça la main droite sur sa poitrine pour bien marquer la place de la vie à ses meurtriers : « Soldats, dit-il, visez droit au cœur ! » Le peloton, absous par sa voix et commandé par son geste, l’ajusta. On n’entendit qu’un seul coup : Ney tomba comme sous la foudre, sans une convulsion et sans un soupir. Treize balles avaient percé le buste où battait le cœur du héros et mutilé le bras droit qui avait si souvent agité l’épée de la France. Les soldats, les officiers et les assistants détournèrent la vue du cadavre comme du témoignage d’un crime. Pendant le quart d’heure où il devait, d’après les règlements militaires, rester exposé sur le lieu de l’exécution, nuls témoins, excepté quelques rares passants et quelques

femmes matinales des maisons voisines, ne contemplèrent les restes du supplicié et ne mêlèrent leurs larmes à son sang. Les groupes se demandaient à voix basse quel était ce criminel abandonné sur la voie publique et fusillé par des soldats de la grande armée. Nul n'avait le courage de répondre que c'était le cadavre du brave des braves, du héros de la Bérésina. Après l'heure de l'exposition légale, des sœurs d’un hospice voisin réclamèrent son corps pour lui rendre obscurément les honneurs funèbres, le firent transporter dans leur chapelle et veillèrent autour de son cercueil en se relevant pour prier pour lui.

(Histoire de la Restauration, livre XXXIV, xxI-XXIv.)

Le Roi Charles X.

LE COMTE d'Artois prit pour nom de règne le nom de Charles X.

Le nouveau roi ! avait conservé, sous les premiers frimas de l’âge, la verdeur, la stature, la souplesse et la beauté de sa jeunesse, C’est la pensée qui mûrit les hommes. Le comte d’Artois avait peu pensé dans sa vie ; homme de cœur et de premier mouvement, toutes ses qualités étaient des dons de la nature, presque aucune n’était en lui les fruits acquis du travail et de la méditation ; il avait l’esprit de la race française, superficiel, rapide, spontané et heureux en hasards de reparties, le sourire bienveillant et communicatif, le regard ouvert, la main tendue, l'attitude cordiale, un vif désir de plaire, une soif ardente de popularité, une grande sûreté de commerce, une constance, rare sur le trône, dans l’amitié, une modestie vraie, une recherche inquiète des bons conseils, une conscience sévère pour lui-même, indulgente pour les autres, une piété sans petitesse, un repentir noble des seules faiblesses de sa vie, un respect sérieux du caractère de roi, auquel Dieu l’avait appelé par sa naissance, un amour raisonné et senti de son peuple, un désir honnête et religieux de faire le bonheur de la France et de rendre son règne profitable à l'amélioration morale et à la grandeur nationale du pays que la Providence lui avait confié ; toutes ces royales dispositions de son âme étaient écrites sur sa physionomie : noblesse, franchise, majesté, bonté, honnêteté, candeur, tout y révélait un homme né pour aimer et pour être aimé. La profondeur et

1. Né le 9 octobre 1757, il succéda à Louis XVIII en septembre 1824, et fut sacré le 29 mai 1825.

LA DÉTRESSE DU POÈTE — 1% la solidité manquaient seules à ce visage ; en le regardant on se sentait attiré vers l’homme, on doutait du roi.

Sa vie était celle d’un gentilhomme des premières races de la monarchie dans les siècles où la force et l'adresse déployées dans les exercices du corps signifiaient la supériorité du courage et la majesté du rang, où l’église, la chasse et la galanterie se partageaient la journée des princes. La vertu avait supprimé les femmes de la vie de Charles X, la chasse et la piété faisaient le fond de ses journées ; il avait pour la chasse royale l’ardeur de ses plus jeunes années. L'amour des chevaux, le goût des forêts, la voix des meutes, l'ivresse de la poursuite des daims ou des chevreuils, les joies sauvages de l’hallali, les sons du cor après le triomphe, l’exaltaient, comme la manœuvre, le combat et la victoire exaltent le héros. Sa vénerie et ses écuries étaient pour lui plus qu’un délassement, c'était une occupation royale. Son long séjour en Angleterre, pays où les chevaux et les chiens, les forêts, les courses sont le blason d’une aristocratie opulente et l’orgueil national du peuple, avait entretenu et accru en lui cette passion héréditaire des Bourbons. Il faisait écrire l’histoire de ses chasses par les historiographes de ses meutes et de ses coursiers ; des volumes graves, publiés pendant et après son règne, retracent encore, avec une scrupuleuse fidélité et un talent pittoresque, le récit de ces futiles exploits. Ces loisirs, conformes aux habitudes de sa jeunesse et utiles à sa santé, ne dérobaient rien cependant aux devoirs que sa conscience lui imposait comme roi. Sa piété l’emportait même sur ses plaisirs.

Cette piété, dont nous avons vu l’origine au commencement de cette histoire, dans la passion du comte d'Artois pour Mme de Polastron et dans le sermezt qu’il prêta au pied de son lit de mort de ne plus porter qu’à Dieu l'amour qu’il avait pour elle ici-bas, n’avait ni excès, ni puériiité, ni ostentation ; il la renfermait extérieurement dans les pratiques des exercices religieux commandés par l'habitude et l'étiquette des cours. Sa piété était en lui un sentiment et une conviction ; il ne l’exagérait point, comme ses ennemis l'en ont accusé, par des pratiques

1. Mne de Polastron, née Marie-Louise d’Esparbès de Lussan, dame du palais de Marie- Antoinette, avait été la maîtresse du comte d'Artois, futur Charles X, Elle était morte à Londres, d’une maladie de poitrine, le 24 mars 1804, âgée de quarante ans,

her.

monacales, par des affiliations secrètes à l’ordre des Jésuites, par une intolérance acerbe, par une obséquiosité aveugle à la cour de Rome, ou par une complaisance servile au clergé de sa cour ; il restait roi en étant chrétien. Il avait assez respiré dans sa jeunesse, avant la Révolution, la philosophie légère ou l’incrédulité raisonnée de son siècle, pour comprendre que si la religion pouvait exercer encore en France un ascendant volontaire, elle ne pouvait plus tendre impunément à la tyrannie, Seulement, convaincu lui-même par le malheur plus que par le raisonnement que la religion de ses pères était la vérité absolue de l'esprit et le salut unique des âmes, il croyait devoir à Dieu et à son peuple d'en propager la foi, d’en favoriser l'empire par tous les moyens compatibles avec l'esprit de son époque et avec la tolérance nécessaire des cultes. Fidèle chrétien, mais non sectaire, s’il croyait devoir l'exemple de la foi, il ne croyait pas devoir céder son gouvernement politique à son clergé. Il gardait, comme ses aïeux les plus catholiques sur le trône, saint Louis et Louis XIV, une certaine indépendance royale et traditionnelle de la cour de Rome : il se défiait de l’ambition et de l’esprit de corps et de domination du clergé, qu’il croyait de nature à abaisser la couronne et à désaffectionner les peuples de la religion ; il adorait Dieu sans aimer leur secte ; il perçait avec assez de pénétration leurs desseins secrets : il résistait avec une déférence extérieure, mais avec une résolution ferme, à ce qui lui paraissait excessif ou téméraire dans leurs exigences : telles étaient, à l'égard du clergé, les dispositions réelles de Charles X. L'auteur de cette histoire l’a entendu lui-même définir en ces propres termes ses sentiments, dans un épanchement sans témoins, où ce prince, qui pouvait se tromper lui-même, ne cherchait du moins à tromper personne.

Il n’était ni fanatique, ni asservi, ni persécuteur, mais il était croyant. Son zèle, à son insu, influençait sa politique ; il croyait devoir une part de son règne à sa foi. Le peuple s’y trompa : on crut qu'il voulait restituer la France à l'Église ; la première des libertés conquises par la Révolution française, la liberté de l'esprit humain, se sentit menacée. De là l'inquiétude, la désaffection, la brièveté et la catastrophe de ce règne. Si Charles X eût été soupçonné de scepticisme comme son frère 1, ou si le fidèle en lui eût été distinct du monarque, ou si enfin la liberté rationnelle des consciences, à laquelle l'esprit humain tendra de révolution en révolution, jusqu’à ce qu’il l’obtienne, eût existé par la séparation définitive de l'État et de l'Église, et par leur indé-

1, Louis XVIII,

pendance mutuelle, Charles X aurait régné jusqu’à sa mort, et ses descendants auraient régné après lui ; il devait périr victime de sa foi : ce n’était pas la faute de sa conscience, mais de sa raison. Le chrétien en lui devait perdre le roi.

(Histoire de la Restauration, livre XLV, 1-urr.)

Difficultés croissantes.

Malgré son incessant labeur, Lamartine ne put réussir à améliorer sa situation.

Le 1° juillet 1852, le poète écrit à son ami Charles Rolland :

.. TOUT va ici à la suprême misère; gelée, grêle hier, pluie tous les jours, huissiers toutes les semaines, et plus une action {pour l'exploitation de Burghaz-Owa] ou un abonnement [au Civilisateur]. Frère, il faut payer ! C'est-à-dire il faut mourir !

.… Jusqu'ici je ne suis pas allé à Mâcon : j'ai peur du pavé fc’est-à-dire des créanciers]. Je suis poursuivi, menacé, accablé, et qui pis est, on m'enlève mon crédit depuis qu’on sait que sérieusement je veux vendre. Je m'’enterre comme un sanglier, mais sans défenses |!

Ce matin j'ai commencé à travailler pour le Siècle [où paraitra l'Histoire des Constituants]. Jamais homme n’a repris la bêche plus malade : je n’ai ni nourriture ni sommeil, une maladie sérieuse à l’estomac et un rhumatisme universel. Mais le plus grand mal est dans ma bourse : le fond du sac ferait frémir si on le voyait …

Deux mois plus tard, le 28 août, Lamartine écrit à Dargaud :

.…. Ici rien de nouveau dans ce courant de travail. Journées commencées avant l’aube, finies avec le couvre-feu, toutes semblables à la précédente et diversifiées seulement par quelques tribulations ou quelques courses à cheval au coucher du soleil. Un volume de 420 pages terminé et envoyé en 29 jours ; un autre commencé demain, du Civilisateur entre deux. Tâchez de lui faire des abonnés, Ils montent toujours, mais comme le thermomètre dans le tube, sans qu’on s’aperçoive de leur ascension.

Je pars demain. ; je prends un seul jour de congé. Au retour j'écris la Vie de Cicéront, puis je finis le volume d'Orient [le

1, Voir des extraits, ici, p. 193.

Nouveau Voyage...\; cela me conduit au 1°! septembre. Je reprends alors sans discontinuer le huitième volume de /a Restauration, à livrer en entier le 15 octobre. J'écris ensuite la vie de Socrate ou d'Alexandre, puis un volume de l’Assemblée constituante, pour le Siècle. Ainsi mon almanach est marqué par des œuvres, et plus par des jours ! Mais Dieu le veut !.…

C'était bien là, en effet, « les travaux forcés de la plume ! » Maïs avec cette merveilleuse « élasticité de cœur » qui toujours fut sienne, jusque dans les plus sombres moments, Lamartine poursuit :

Au milieu de tous ces soucis, hélas ! de ces misères ineffables, il vient de m’arriver du désert un charmant cheval arabe que je monte alternativement avec mon gros irlandais. Nos vignes font frémir, la maladie dévore le peu que la gelée nous promettait. Point de salut hors du Civilisateur.

Tout est triste, mais rien n’est désespéré, tant qu’il reste un Dieu dans le ciel, des amis sur la terre, un cheval à l’écurie, un chien au foyer, et une page blanche à faire noire sur la table...

Le 12 septembre (1852), il écrit à M. Valette, professeur de philosophie:

.…. Je n'ai pas le temps de savoir si je me porte bien ou mal, car le temps m’emporte avec la rapidité d’un tourbillon. Le travail et les affaires, bien pires que le travail, me consument. Je jette en courant ma cendre au vent, mais je n’y jette pas mon cœurs.

Dix mois plus tard (29 juin 1853), il écrit au même :

.… Je suis en effet fort malheureux depuis six ans, et je n'ai même plus ces consolations de la perspective, car la perspective se raccourcit à mesure qu’on avance dans la vie... Je suis très malade et très obéré. Ce qui m’entoure souffre et s’afflige, et de ce que je tente pour relever la destinée peu de chose réussit. Je retarde seulement le coup fatal. J'ajourne par le travail, mais la vie n’est qu’un ajournement.

Quant aux consolations puisées dans l’ordre humain, elles n’agissent pas sur moi. Je n’ai jamais mis mon espérance dans les fils de l’homme ; elle est plus haut. Cependant elle s’éclipse quelquefois. Dieu semblé toujours se déclarer contre ceux qui veulent faire son œuvre. Il combat pour ses ennemis contre ses amis. On s'étonne peu du manichéisme quand on a vécu un certain bon nombre d’années et bien étudié l’histoire : la terre entière est bien un Calvaire ou une roche Tarpéienne : Calvaire pour les philosophes, roche Tarpéienne pour les patriotes.

Posez-vous cette rude question, et résolvez-la autrement que Brutus1.

Je m'y perds. Je mourrai du moins avec cette conscience de n'avoir pas dit un mot et pas fait un acte dans ma vie publique qui n'eût pour objet le service de la vérité divine à mes dépens. Fât-ce une folie de la croix ? Fût-ce une duperie de la bonne volonté ? Le ciel seul me le dira, c'est son affaire. Quant à moi, je suis dans la fournaise et je n’y vois que du feu !.…

Les œuvres de cette période se ressentent des conditions pénibles où elles furent improvisées. Il s’y rencontre pourtant beaucoup de belles pages et de magnifiques accents perdus parmi des chapitres hâtifs et médiocres.

L'Histoire des Constituants.

Postérieure à l'Histoire des Girondins par la date de sa composition et celle de sa publication (1854), l'Histoire des Constituants en est comme le préambule, à considérer la chronologie des événements qu’elle relate.

Elle prend la Révolution à son origine et s’arrête à la date précise {2 avril 1791, mort de Mirabeau) où l'Histoire des Girondins commence.

Ce nouvel ouvrage parut d’abord en feuilleton dans le journal le Siècle.

Grandeur de la Révolution française.

La GRANDEUR de la Révolution française?, c’est de n'être pas seulernent une révolution de la France, maïs une révolution de l'esprit humain. Sans remonter laborieusement et par d’obscures filiations à son origine, nous dirons cette origine en deux mots : la Révolution française est née dans le monde le même jour que l'imprimerie. Une machine matérielle, la presse, en multipliant l’aliment de l'intelligence, multiplia la pensée.

Gutenberg fut le précurseur de la raison moderne. Armées de l'instrument mécanique qu’une Providence cachée sous l'apparence d’un hasard et d’une industrie venait de leur donner, la conscience et la raison travaillèrent sans relâche à leur double

1. Brutus se donna la mort sur le champ de bataille de Philippes. e. Comparer avec l'extrait, p. 7, sur le même sujet.

ns.

émancipation. L'une chercha Dieu dans les révélations de la nature: l’autre chercha la justice dans.les institutions politiques. Toutes deux s’unirent quelquefois pour saper en commun deux autorités, l'Église intolérante et l’État oppresseur, que le Moyen Age avait coalisées contre elles. Tantôt victorieuses, tantôt vaincues, elles marquèrent de leur sang tous leurs pas vers leur but de liberté et de justice. Martyrisées sur les bûchers de l'Inquisition en Espagne, opprimées en Italie, assassinées en France par la Saint-Barthélemy, apostasiées par Henri IV, proscrites par la révocation de l'édit de Nantes sous Louis XIV, la conscience et la raison, immortelles de leur nature, avaient survécu. Elles avaient filtré comme les gouttes de leur propre sang ou comme les rayons de leur lampe funéraire à travers les murs de leurs cachots, dans l'esprit général de l’Europe ; elles étaient parvenues dans le xvire siècle à une sorte de majorité latente sous le nom de philosophie ou de rationalisme, deux mots pour exprimer une même chose : intervention de la conscience libre dans la croyance et intervention de ia raison libre dans le progrès de la société.

La philosophie du xvrire siècle, dans son sens le plus élevé et le plus moral, était donc le code, non rédigé encore, de la liberté religieuse et de la liberté civile. Elle se composait, dans sa généralité confuse et diverse, de tous les progrès rationnels que deux siècles de pensée rendue plus active et plus communicative par la découverte de l'imprimerie avaient fait faire à l’esprit humain, On y retrouverait, en la décomposant, l'esprit scrutateur de Bacon, l’esprit méthodique de Descartes, l'esprit discuteur de Luther, l'esprit évangélique de Fénelon, l'esprit généralisateur de Montesquieu, l'esprit conjectural de Buffon, l'esprit antisuperstitieux et profanateur des traditions de Voltaire, l’esprit prolétaire de J.-J. Rousseau. Ces grands tribuns du monde intellectuel, possesseurs par leurs livres de l'oreille, de l’âme et du cœur des peuples, leur avaient, successivement ou ensemble, apporté tous les éléments d’un ordre nouveau d'idées et d'institutions : la volonté de penser plutôt que de croire, l'exemple de la révolte contre les vérités sur parole, les faits historiques pour contredire les droits des princes à la possession divine du - pouvoir absolu, les faits scientifiques pour confondre les ignorances traditionnelles de la multitude, la critique pour souffler sur les crédulités populaires, les modèles vrais ou imaginaires de civilisation pour faire rougir les peuples par la comparaison de leur organisation servile avec ces types historiques ou fabuleux de perfection, comme dans le Télémaque ou dans le Contrat social; le rire de l’incrédulité et du dédain contre les institutions, pour encourager le siècle à porter la main sur les vieilles

choses, l’éloquence pour indigner le peuple contre les supériorités, l'illusion même et la chimère pour lui donner par le mirage l'impatience d’atteindre, en renversant les obstacles, ce modèle de raison, de perfection et de justice auquel on tend sans cesse, et qu'on n’atteint jamais.

Mort de Mirabeau (2 avril 1791).

LE MATIN du dernier jour, il éprouva ce calme trompeur qui n’est que le repos de la vie près d'arriver à son terme, quand elle cesse enfin de lutter inutilement contre {a mort. Le ciel était pur ; le soleil se levait plus splendide, comme pour se faire plus regretter ; les oiseaux chantaient sur Les premières feuilles du printemps ; la chambre était inondée de lumière, |

Il fit ouvrir les fenêtres et dit à Cabanis (selon le récit de ce médecin matérialiste), qui avait veillé près de son lit : « Mon ami, je mourrai aujourd’hui ! Quand on en est là, il ne reste plus qu’une chose à faire, c’est de se parfumer, de se couronner de fleurs, de s’environner de musique, et d’entrer agréablement dans ce sommeil dont on ne se réveille plus ! »

Ces mots, qui ne furent attestés par aucun autre témoin que Cabanis, font un si révoltant contraste avec les douleurs, la solennité et les pensées de l’agonie suprême, que les autres amis du mourant les ont révoqués en doute, ou du moins les ont cru arrangés pour la gloire du matérialisme. Nous partageons cette incrédulité. Quels que soient les doutes ou les croyances sur la vie future, on ne trompe pas ainsi la nature. On ne sort pas de la vie, on n’entre pas dans l’immortalité, ou même dans le néant, avec cette ivresse d’apparat d’un convive antique, en demandant des couronnes de fleurs, en respirant des parfums et en écoutant les fanfares des instruments de fête. La rectitude d'esprit et la convenance des sentiments de Mirabeau ne laissent pas croire à cette comédie de volupté devant la mort. Il aimait les fleurs, cela est vrai, et il put demander à voir et à respirer celles qui parfumaient ordinairement l’air de sa chambre : mais il ne demanda certainement pas les couronnes d’Anacréon sur sa tête, et la voix consolatrice et tendre de ses amis est la seule musique qui fût encore douce à l'oreille du mourant.

Il fit rouler son lit près de la fenêtre, et dit à son secrétaire Frochot, en lui montrant le soleil dans toute sa splendeur d’un

jour de printemps : « Si ce n’est pas là Dieu, c’est à coup sûr son ombre ! » »

Aucune autre allusion à la divinité ne sortit en ce moment de sa bouche. Mais on trouve dans les lettres à Sophie!, à une autre époque où la mort solitaire du cachot de Vincennes le laissait sans autre témoin que ses pensées, des appels à la miséricorde de Dieu et des certitudes éloquentes d’immortalité de l’âme qui démentent l’athéisme de Cabanis. L'homme était trop complet en lui, pour qu'il ne sentît pas Dieu dans la nature, dans la vie et dans la mort. L'athéisme est une borne dans l’horizon de l'infini. Le génie est le vainqueur du doute.

Mais les grands esprits de la fin de ce siècle vivaient et mouraient dans une apparence d’irréligion qui n’était pas l'impiété, mais qui était la solitude de l’âme. Ennemis des formes antiques, réformateurs des croyances populaires, qui, selon eux, avaient corrompu les dogmes immatériels du christianisme, convaincus de la nécessité de faire une révolution dans la foi religieuse pour en faire une dans les idées, voulant détacher l’âme du peuple de la tradition pour la donner au raisonnement, ces philosophes éloignaient Dieu de leurs derniers moments, de peur d'y laisser approcher le ministre du culte. C’est ainsi que Voltaire, Mirabeau, Condorcet, Bailly, Danton, Vergniaud, Chénier, Charlotte Corday, Mme Roland, mouraient sans invoquer d'autre divinité que la justice, la vengeance, la liberté, la nature. Ce n’était pas l’athéisme, c'était le vide entre deux autels, dont l’un, celui de la religion antique, n'existait plus pour eux; dont l’autres celui de la raison pieuse, n'existait pas encore. De là ces mort, qui ressemblent à une chute, sans l’apercevoir, dans le tombeau. Telle fut celle de Mirabeau ; mais elle ne fut pas un acte d’athéisme : elle fut une protestation contre le culte.

Ses amis entrèrent et le trouvèrent paré par la main d’Henriette® pour recevoir leurs derniers adieux. « Asseyez-vous sur mon lit, vous ici, vous là, » dit-il au comte de La Marck et à Frochot, les plus chers d’entre eux, « et retenez ce que j'ai à vous dire. » Il les entretint alors pendant trois quarts d’heure, avec une étonnante lucidité de paroles et une admirable présence de cœur, de tout ce qui l’intéressait après lui sur la terre, dans ses

1. Sophie Monnier, jeune femme du gouverneur de Pontarlier avec laquelle Mirabeau s'était jadis énfui.

2. Femme du cocher de Mirabeau, qui s'employait au service de son maître.

sentiments, dans ses affaires, dans sa mémoire, et surtout dans le sort politique du pays. Il fut orateur jusqu’au dernier soupir, et homme d’État jusqu’au delà du tombeau ; puis, prenant les mains du jeune Frochot et les mettant dans les mains du comte de La Marck : « Je vous lègue cet ami, » dit-il à La Marck:; « vous avez vu son tendre attachement pour moi, il mérite le vôtre !»

Puis, revenant sur l'avenir désespéré du roi et du peuple, qu'il allait laisser après lui, l’un sans conseiller, l’autre sans modérateur, au courant de l'anarchie et des factions, entraînant tout aux écueils : « J’emporte, s’écria-t-il, avec moi le deuil de la monarchie! Après moi, les factieux s’en disputeront les lambeaux! »

Il perdit l’usage de la parole et tomba pendant trois heures dans un sommeil troublé de rêves qui n'étaient ni le délire ni le repos. Le comte de La Marck, Frochot, Pellenc, de Comps, Cabanis, se tenaient penchés sur son visage, pour surprendre le sens de ses balbutiements. Il s’apercevait de leurs tendres veilles, et remuait en souriant les lèvres, comme pour les embrasser. Ils réchauffaient ses mains dans les leurs ; elles étaient glacées. A l’approche de l'accès, il fit un geste qui indiquait la volonté d'écrire. On lui donna une plume et du papier. Il écrivit un seul mot : « Dormir ! » et le remit à Cabanis, en le regardant avec l'expression d’un tendre reproche. Ce mot faisait allusion à une promesse que lui avait faite la veille son médecin de lui faire boire de l’opium, afin de lui épargner des douleurs inutiles quand il n’y aurait plus d’espérance. On feignit de ne pas comprendre. Il insista, et reprenant la plume. « Peut-on, écrivit-il, sans cruauté, laisser mourir son ami par un cruel supplice prolongé plusieurs jours peut-être ? » On le satisfit par une potion calmante sans péril pour sa vie, s’il lui en restait encore. Il s’aperçut à ses douleurs qu’on l’avait trompé. « Ah! vous m'avez trompé ! dit-il amèrement en recouvrant la parole. Vous n’étiez donc pas mes amis ? » Il se tut de nouveau et parut s’assoupir. Le canon qu'on tirait au Champ-de-Mars pour une cérémonie patriotique le réveilla. « Sont-ce déjà les funérailles d'Achille ? » s’écria-t-il en pressentant ses propres funérailles, et en personnifiant glorieusement en lui le héros de la Révolution. Puis, se tournant sur le côté droit et levant ses yeux vers le ciel, il expira.

* * L'âme de la France parut s’exhaler avec ce dernier soupir. Un silence morne continua de régner dans Paris, comme si l’on

eût craint d’éveiller son ombre. La douleur publique, d’abord immobile, devint folle par la réflexion. La France entière, sen-

tant qu elle était en perdition. attachait à ce grand homme ses dernières espérances, comme l'équipage d’un vaisseau qui sombre s'attache par un instinct convulsif au mât qui va sombrer avec lui. Mirabeau ne pouvait plus rien sauver, mais rien ne semblait encore perdu à tous les partis tant qu'il respirait au milieu de ce peuple. Il avait donné de sa force un sentiment surnaturel dla nation qui faisait espérer tout de lui, jusqu’à l’impossible. La destinée, plus clairvoyante que le peuple, l'enlevait au moment le plus favorable à sa gloire. On allait dire à toutes les crises renaissantes : « Ah ! s’il vivait ! »

C'est l’oraison funèbre de l'ignorance. La puissance et la sagesse qu’on lui suppose ont grandi son nom de toutes les calamités qui suivirent sa mort. Nous doutons qu'il eût apporté désormais à la moriarchie d’autres secours que de belles paroles et à la Révolution d'autre tribut que sa tête sur un échafaud. Son heure était passée. Chaque homme, quelque grand qu'il soit, n’en à qu’une. Mirabeau était mort avant Mirabeau. Mais il avait donné sa vie à la vérité, son nom à la Révolution, son génie à la France, son auréole au monde. Démosthène n'avait parlé que pour la Grèce, Cicéron que pour Rome. Aussi éloquent et plus universel que ces orateurs, il avait parlé pour la raison, pour la philosophie : ils sont les orateurs d’un peuple, il est l’orateur de l’esprit humain.

Lamartine composa encore deux ouvrages historiques inspirés par les événements politiques qui ramenèrent l’attention sur la question d'Orient. Ce sont l’Histoire de la Turquie, 6 vol. 1854 et l'Histoire de la Russie, en

2 vol., l’année suivante.

la légitimité d’une littérature populaire, avaient hanté de bonne heure la pensée de Lamartine.

Dès 1831, dans sa Politique rationnelle, il demandait que l’enseignement fût partout répandu et à titre gratuit. ;

A PRÉOCCUPATION d’atteindre le grand public; la nécessité, ou plutôt

Celui qui donne une vérité à l'esprit du peuple, proclamet-il, fait une aumône éternelle aux générations à venir.

Dans l'Avertissement à la première édition de Jocelyn (janvier 1836), Lamartine écrivait :

La poésie redevient populaire par la philosophie. L'’épopée n’est plus nationale ni héroïque; elle est bien plus : elle est humanitaire... — Il y a une grande impuissance ou un grand égoïsme dans cet isolement contemplatif que l’on conseille aux hommes de pensée dans les temps de labeur ou de lutte. La pensée et l’action peuvent seules se compléter l’une l’autre.

I1 exprime cette même tendance dans la préface à l'édition illustrée de 1840 :

Voir un jour les créations de mon imagination se vulgariser pour les yeux de ceux qui ne lisent pas ; avoir une créature de mon âme en circulation dans le monde des sens, une gravure d’un de mes poèmes tapissant les murs nus de quelque solitaire à la campagne : mes pensées les plus ambitieuses de gloire littéraire n’ont jamais été au delà.

Trois ans plus tard, en juillet 1843, Lamartine écrit à un correspondant, M. de Cormenin, au sujet des « universités populaires! » :

Je suis tout à fait de votre avis sur l'utilité morale, intellectuelle, politique de cette université des masses. Il faut tourner en bas le miroir de la civilisation : c’est l’œuvre de ces

1. 11 venait, d’autre part, d'adresser à M. Chapuys-Montlaville une lettre sur les Publications populaires, reproduite dans la France parlementaire, t. II], p. 386.

temps-ci. Toutes les régions de l'humanité doivent être éclairées à leur heure par cette clarté générale que les sommets trop élevés leur dérobaient autrefois ; on n’a nivelé la terre que pour cela depuis cinquante ans.

Heures et forces, tout sera volontiers consacré par moi à élever d'une goutte d’eau de plus seulement le niveau moral de cet océan qu’on appelle l'esprit humain. Je crois qu’il n’y a pas de sujet trop élevé pour le peuple, et que s’il ne monte pas assez souvent jusqu'à la raison transcendante, c’est qu’on la lui présente sous des formes scolastiques et dans une langue de convention qui l’obscurcissent à ses yeux.

I1 faut traduire les plus hautes pensées en langue vulgaire et lui faire comprendre tout. Une fois qu’il aura compris, il aimera ; une fois qu’il aura aimé, il pratiquera, et la civilisation sera accomplie, car la civilisation d’un peuple n'est que sa raison en action... Ce temps-ci n’a pas tant à faire par les lois que par les mœurs.

Toute la production littéraire en prose de Lamartine à partir de 1845 — et à commencer par ses Girondins — est la mise en œuvre et l'illustration de cette doctrine.

Le Père Dutemps.

Le premier en date de ses récits populaires, présenté sous la forme d’une « lettre à M. le comte d'Esgrigny », sert de préface à l’édition de 1849 des Harmonies. Cette prétendue lettre est datée de « Saint-Point, le 4 octobre 1849 ».

Dans le Cours familier de Littérature, où Lamartine reproduit cet épisode (Entretien XV, année 1857) sous le titre : le Père Dulemps, il lui assigne la date : novembre 1848.

Vous savez que je suis venu dans le pays de ma naissance il y à quelques semaines pour rétablir ma santé, atteinte jusqu’à la sève, et pour respirer le vieil air toujours jeune des coteaux où nous avons respiré notre première haleine, comme on renvoie à sa nourrice, bien qu'elle n’ait plus le même lait, l’enfant maladif que le régime des villes a énervé ; vous savez que j'y suis venu aussi, et surtout, pour de pénibles déracinements . domestiques de propriétés, de maisons paternelles, de séjours, d’affections, d’habitudes, comme on va une dernière fois dans la demeure vénérée de ses pères, pour la démeubler avant de se-

couer la poussière de ses pieds sur le seuil chéri, et de lui dire un pieux adieul, Je suis sous ma tente, en un mot, pour enlever ma tente, pour la replier, et pour aller la replanter, déchirée et rétrécie, je ne sais où?. C’est à cela que je suis occupé pendant le court loisir que m'ont donné par force la nature et les affaires politiques, d'accord pour me congédier de Paris. Je passe ce congé au centre de mes occupations de vendeur de terre, et à proximité des hommes de loi, des hommes de banque et des hommes de trafic rural, auprès de la petite ville de Mâcon. Je commence à reprendre des forces dans les membres, pas encore assez dans le cœur ; cependant vous connaissez ce cœur, il est élastique, il fléchit, il ne rompt pas. « Le cœur est un muscle », disent les physiologistes. Quel muscle! leur dirai-je à mon tour: c’est lui qui porte la destinée!

Ce matin, je me sentais mieux ; j'avais à faire un voyage obligé à quelques heures de ma demeure temporaire, une course dans cette vallée reculée de Saint-Point, dont vous connaissez la route. Quelques-uns de mes vers ont emporté ce nom sur leurs ailes, comme les colombes qui portent sur leur collier, au delà des bois, le nom ou le chiffre des enfants qui les ont apprivoisées.

Je dis au vieux jardinier de rappeler ma jument noire qui paissait en liberté dans un verger voisin, et de la seller pour moi. La jument privée, depuis longtemps oisive, voyant la selle que le jardinier portait sur sa tête, secoua sa crinière, enfla ses naseaux, tendit le nerf de sa queue en panache, galopa un moment autour du verger en faisant partir les alouettes et jaillir la rosée de l’herbe sous ses sabots ; puis, s’approchant joyeusement de la barrière, elle tendit d’elle-même ses beaux flancs luisants à la selle, et ouvrit sa petite bouche au mors, comme si elle eût été aussi impatiente de me porter que j'étais impatient de la remonter moi-même. Nul ne sait, à moins d’avoir été bouvier, pasteur, soldat, chasseur ou solitaire comme moi, combien il y a d’amitié entre les animaux et leur maître. Ce monde est un océan de sympathies dont nous ne buvons qu’une goutte, quand nous pourrions en absorber des torrents. Depuis le cheval et le chien jusqu’à l’oiseau, et depuis l’oiseau jusqu’à l’insecte, nous négligeons des milliers d'amis. Vous savez que moi je ne néglige pas ces amitiés, et que de la loge du dogue de basse-cour

1. Lamartine, obéré de dettes, songeait déjà à vendre sa propriété de Milly, Il n’y fut contraint qu’en 18671, douze ans plus tard. à 2. En 1849, Lamartine songeait sérieusement à «s'expatricr ».

à l’étable du chevrier, et de l’étable au mur du jardin où je m'as-

sieds au soleil, connu des souris d’espalier, des belettes au mu-

seau flaireur, des rainettes à la voix d’argent, ces clochettes

du troupeau souterrain, et des lézards, ces curieux aux fenêtres

qui sortent la tête de toutes les fentes, j'ai des relations et des

sentiments partout. Honni soit qui mal y pense ! je suis comme le vicaire de Goldsmith, j'aime à aimer !

Je partis seul, suivi de mes trois chiens. Je franchis rapidement la plaine déjà ondulée qui sépare les bords de la Saône de la chaîne des hautes montagnes noires derrière lesquelles se creuse la vallée de Saint-Point.

Quand j'arrivai au pied de ces montagnes, je mis la jument au petit pas. La journée était une journée d'automne, indécise, comme la saison, entre la mélancolie et la splendeur, entre la brume et le soleil. Quelques brouillards sortaient, comme des fumées d’un feu de bûcherons, des gorges entre les tronés des Sapins ; ils flottaient un moment sur les prés en pente au bord des bois ; puis, aussitôt roulés par le vent en ballon léger de vapeur, ils s'enlevaient, m'enveloppaient un moment d’une draperie transparente, et s’évaporaient en montant toujours, et en laissant quelques gouttes d’eau sur les crins de mon cheval. Mais, au-dessus des premières rampes, toute lutte entre la

brume du matin et l’éclat du midi cessa. Le soleil avait bu toute -

l'humidité de la terre ; les cimes nageaient dans l'été. Un vent du midi, tiède, sonore, méditerranéen, prélude voluptueux d'équinoxe, soufflait de la vallée du Rhône, avec les murmures et les soubresauts alternatifs des lames bleues de la mer de Syrie, qui viennent de minute en minute heurter et laver d'écume les pieds du Liban. Je savais que ce vent venait en effet de là : il n’y avait que quelques heures qu'il avait soufflé dans les cèdres et gémi dans les palmiers ; il me semblait entendre encore, et presque sans illusion d’oreille, dans ses rafales chaudes, les palpitations de la voile des grands mâts, le tangage des navires sur les hautes vagues, le bouillonnement de l’écume retombant de la proue, comme de l’eau qui frémit sur un fer chaud, quand la proue se relève du flot ; les sifflements aigus, quand on double un cap, les clapotements du bord, et les coups sourds et creux de la quille des chaloupes quand le pêcheur les amarre contre les écueils de Sidon.

Un petit hameau, tout semblable à un village aride et pyramidal d’Espagne ou de Calabre, s’échelonnait au-dessus de moi

L- | | LE LITTÉRATEUR DU PEUPLE — 1% avec ses toits étagés en gradins de tuiles rouges, et avec son clocher de pierre grise, bronzée du soleili. Sa cloche, dont on voyait le branle et la gueule à travers les ogives de la tour, et dont on entendait rugir et grincer le mécanisme de poutres et de solives, sonnait l’Angélus du milieu du jour et l'heure du repas aux: paysans dans le champ et aux bergers dans la montagne. Des fumées de sarments sortaient de deux ou trois cheminées, et fuyaient chassées sous le vent, comme des volées de pigeons bleus. Ce village était le mien, le foyer de mon père après les orages de la première Révolution, le berceau de nous tous, les enfants de ce nid maintenant désert. Je passai devant la porte de ma cour sans y entrer ; je suivis, sans lever la tête, le pied du mur noir et bossué de pierres sèches qui borde le chemin et qui enclôt le jardin ; je n’osai pas m'’arrêter même à l’ombre de sept à huit platanes et de la tonnelle de charmille qui penchent leurs feuilles jaunes sur le chemin. J’entendais des voix dans l’enclos : je savais que c’étaient des voix d'étrangers venus de loin pour acheter le domaine, qui arpentaient les allées encore empreintes de nos pas, qui sondaient les murs encore chauds de nos tendresses de famille, et qui appréciaient les arbres nos contemporains et nos amis, dont l’ombre et les fruits allaient désormais verdir et mûrir pour d’autres que pour nous !.…

Je baissai le front pour ne pas être aperçu par-dessus le mur, et je gravis sans me retourner la montagne de bruyères et de buis qui domine ce village. Je tournai un cap de roche grise où se plaisent les aigles, où se brise toujours le vent, même en temps calme; il me cacha Milly, et je m’enfonçai dans d’autres gorges où le son même de sa cloche ne venait plus me frapper au cœur.

Après avoir marché ou plutôt gravi environ une heure dans des ravins de sable rouge, à travers des bruyères et sous les racines d'immenses châtaigniers qui s’entrelacent comme des serpents endormis au soleil, j’arrivai au faîte de la chaîne de ces montagnes. Il y a là, au point étroit et culminant de ce col ou de ce pertuis, comme on dit dans le Valais et dans les Pyrénées, une arête de quelques pas d’étendue. On ne monte plus et l’on ne descend pas encore ; on plonge à son gré ses regards, selon qu’on se tourne au levant ou au couchant, sur l'immense plaine du Mâconnais, de la Bresse et de la Saône, ou sur les noires et profondes vallées de Saint-Point, sur les cimes entre-

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