‹ Œuvres de Lamartine en sept volumesChapitre 68 sur 88 · TES · texte numérisé non relu

TES

e 430 — LE LITTÉRATEUR DU PEUPLE |

yeux et de mon cœur comme s'ils eussent jailli du pays luimême. Je me rappelais père, mère, sœurs, enfance, jeunesse, amis de la maison, contemporains de mes jours de joie et de fête, arbres d'affection, sources abritées, animaux chéris, tout ce qui avait jadis peuplé, animé, vivifié, enchanté pour moi ce vallon, ces prairies, ces bois, ces demeures. Je secouais comme un fardeau importun derrière moi les années intermédiaires entre le départ et le retour; je rejetais plus loin encore l’idée de m'en séparer pour jamais. J'avais douze ans, j'en avais vingt, j'en avais trente ; regards de ma mère, voix de mon père, jeux de mes sœurs, entretiens de mes amis, premières ivresses de ma vie, aboiements de mes chiens, hennissements de mes chevaux, expansions ou recueillements de mon âme tour à tour répandue ou enfermée dans ses extases, matinées de printemps, journées à l'ombre, soirées d'automne au foyer de famille, premières lectures, bégayements poétiques, vagues mélodies ; tout se levait de nouveau, tout rayonnait, tout murmurait, tout chantait en moi comme ce chant de résurrection, comme l’AZleluia trompeur qu’entend Marguerite à l'église, le jour de Pâques, dans le drame de Gœthe. Mon âme n’était qu’un cantique d'illusions !

Je croyais retrouver, en entrant dans la cour et en passant le seuil, tout ce que le temps était venu en arracher. Si ce chant eût été noté dans des vers, il serait resté l'hymne de la félicité humaine, l’holocauste du bonheur terrestre rallumé dans le cœur de l’homme par la vue des lieux où il fut heureux |

Ce chant intérieur tombait peu à peu en approchant davantage. Ma vieille jument pressait le pas ; elle gravissait le chemin creux qui monte du ruisseau vers le tertre du château ; les jeunes étalons, les mères et les poulains qui paissaient dans les prés voisins accouraient au bruit de ses pas sur les pierres ; ils passaient leurs têtes au-dessus des haies qui bordent le sentier, ils la saluaient de leurs hennissements et la suivaient derrière les buissons en galopant, comme pour faire fête à leur ancienne compagne de prairies.

Hélas ! personne n’apparaissait au-devant de moi ! les feuilles mortes du jardin, que le vent et les torrents balayaient seuls, jonchaient les pelouses autrefois si vertes, et couvraient le seuil de la barrière entr’ouverte par laquelle on entre dans l’enclos. Un seul vieux chien invalide se traîna péniblement à ma rencontre, et poussa quelques tendres gémissements en léchant les mains de son maître. Une petite fille de douze ans, qui garde les vaches dans l’enclos, entr’ouvrit la porte au bruit des pas

de mon cheval. Elle courut dire à la vieille servante, qui filait sa quenouille dans une chambre haute, que j'étais arrivé. La bonne fille descendit, en boitant, l’escalier en spirale, et m'’accueiïllit avec une triste et tendre familiarité dans la cuisine basse, où la cendre froide recouvrait le foyer. J’ôtai la selle et la bride à la jument ; la petite bergère lui ouvrit la barrière et la lança dans le verger.

Après avoir commandé quelques herbages et quelques fruits pour mon repas, je montai dans les appartements et j’ouvris les volets, fermés depuis trois ans. Mais il n’y entra que plus de tristesse avec plus de jour ; car la lumière, en les remplissant, ne faisait que m'en montrer davantage le vide. Il n’y eut que quelques oiseaux familiers, ces beaux paons nourris par nos mains, qui parurent se réjouir en voyant se rouvrir les fenêtres : ils regardèrent, ils volèrent lourdement un à un, comme en hésitant, du gazon sur le rebord de la galerie gothique, où nous avions l'habitude de leur égréner des miettes de pain ; ils me suivirent comme autrefois jusque dans les chambres, en cherchant de l'œil les femmes et en frappant du bec les parquets retentissants. La fidélité de ces pauvres oiseaux m'attendrit. Je me hâtai de descendre dans l’enclos, pour échapper à la solitude inanimée des murs. Mes chiens seuls me suivaient, et je pensais au jour où il faudrait aussi les congédier.

Pour un homme qui a longtemps habité en famille un site de prédilection, le jardin est une prolongation de l'habitation, c'est une maison sans toit ; il a les mêmes intimités, les mêmes empreintes, les mêmes souvenirs ; les arbres, les pelouses, les allées désertes, se souviennent, racontent, retracent, causent ou pleurent comme les murs. C’est un abrégé de notre passé. J'y retrouvais toutes les heures au soleil ou à l'ombre que j'y avais passées, toutes les poésies de mes livres et de mon cœur que j'y avais senties, écrites ou seulement rêvées, pendant les plus fécondes et les plus splendides années de mon été d'homme. Chaque source balbutiait comme autrefois sa note que j'avais reproduite, chaque rayon sur l'herbe son image que j'avais repeinte, chaque arbre son ombre, ses nids, ses brises dans ses feuilles vertes, ou ses frissons dans ses feuilles mortes, que j'avais goûtés, recueillis et répercutés dans mes propres harmonies ; tout y était encore, excepté l'écho mort et le miroir terni en

moi:

J'arrivai ainsi, traînant mes pas sous les branches jaunies et sur les sables humidés, jusqu’à une petite porte percée dans un

vieux mur tapissé de lierre et de buis. Vous savez que le mur de l’église projette son ombre sur cette partie du jardin, et que l’on communique, par cette porte dérobée, de l’enclos dans le cimetière du village. Vous savez que j'ai ajouté à ce cimetière ombragé de vieux noyers un petit coin de terre retranché au jardin, afin que ce petit coin de terre, dont j'ai fait don à la commune, fût à la fois la propriété de la mort et la propriété de la famille, et que, si la nécessité nous dépouillait un jour de l’habitation et du domaine de Saint-Point, cette nécessité ne fît pas du moins passer ce domaine des morts dans les mains d’une famille étrangère ou d’un propriétaire indifférent.

C'est sur cette frontière neutre, entre le cimetière et le jardin, que j'ai bâti (le seul édifice que j'aie bâti ici-bas) un petit monument funèbre, une chapelle d'architecture gothique entourée d’un cloître surbaïssé en pierres sculptées qui protègent quelques fleurs tristes, et qui s'élèvent sur un caveau. C’est là que j'ai recueilli et rapporté de loin, près de mon cœur, les cercueils de ma mère et de tout ce que j'ai perdu sur la route, de plus aimé et de plus regretté ici-bas.

Toutes les fois que j'arrive à Saint-Point ou toutes les fois que j'en pars pour une longue absence, je vais seul, à la chute du jour, dire à genoux un salut ou un adieu à ces chers hôtes de l’éternelle paix, sur ce seuil intermédiaire entre leur exil et leur félicité. Je colle mon front contre la pierre qui me sépare seule de leurs cendres, je m'’entretiens à voix basse avec elles, je leur demande de nous envelopper dans nos aridités d’un rayon de leur amour, dans nos troubles d’un rayon de leur paix, dans nos obscurités d’un rayon de leur vérité. Je suis resté plus longtemps aujourd’hui, et plus absorbé dans le passé et dans l’avenir, qu'à aucun autre de mes retours ici. J'ai relu pour ainsi dire ma vie tout entière sur ce livre de pierre de trois sépulcres : enfance, jeunesse, aubes de la pensée, années en fleurs, années en fruits, années en chaume ou en cendres, joies innocentes, piétés saintes, attachements naturels, études ardentes, égarements pardonnés d’adolescence, passions naissantes, attachements sérieux, voyages, fautes, repentirs, bonheurs ensevelis, chaînes brisées, chaînes renouées de la vie, peines, efforts, labeurs, agitations, périls, combats, victoires, élévations et écoulements de l’âge mûr sur les grandes vagues de l’océan des révolutions, pour faire avancer d’un degré de plus l'esprit humain dans sa navigation vers l'infini ! Puis les refroidissements d’ardeur, les déchirements de la destinée, les martyres d'esprit, les pertes de cœur, les dépouillements obligés des choses ou des lieux dans lesquels

on s'était enraciné, les transplantations plus pénibles pour l'homme que pour l'arbre, les injustices, les ingratitudes, les

- persécutions, les exils, les lassitudes du corps avant celles de

l’âme, la mort enfin, toujours à moitié chemin de quelque chose.

Tout cela à roulé en bruissant pendant je ne sais combien de temps dans ma tête, comme le torrent de ma vie, qui serait redescendu tout à coup après une pluie d’orage de toutes les montagnes, et qui serait revenu prendre possession de son lit desséché. Le tombeau était pour moi la pierre de Moïse, d’où coulaient toutes les eaux ; j'ouvris mon cœur comme une écluse, et la prière en sortit à grands flots avec la douleur, la résignation et l’espérance ; et mes larmes aussi coulaient : et quand je retirai mes mains de mes yeux et que je les posai contre le seuil

pour le bénir, elles firent une marque humide sur la pierre blanche. .

Un bruit m'avait fait lever en sursaut.

C'était une sourde et monotone psalmodie qui sortait d’une petite fenêtre grillée au flanc de l’église, tout près de moi. Je m'essuyai le front et les genoux pour faire le tour de l'édifice, et pour y entrer par la petite porte qui ouvre au midi sur le côté opposé. Je fus arrêté sur la première marche par un petit cercueil recouvert d’un drap blanc et de deux bouquets de roses blanches aussi que portaient quatre jeunes filles d’un hameau des montagnes. Le vieux curé les suivait en récitant quelques versets de liturgie latine sur la brièveté de la vie ; un père et une mère pleuraient en chancelant derrière lui. Je marchai vers la fosse avec eux, je jetai à mon tour les gouttes d’eau, image des gouttes de larmes, sur le cercueil de la jeune fille, et je rentrai sans avoir osé regarder le pauvre père !

J'ai passé la soirée à vous écrire : ce cœur a besoin de crier quand il est frappé. Je remercie Dieu de m'avoir laissé dans le vôtre un écho qui me renvoie jusqu'au bruit de mes larmes sur mon papier. La vie est un cantique dont toute âme est une voix! Adieu.

1. Var. du Cours familier : 4 … dont toute âme heureuse ou malheureuse est une note..s

La Littérature populaire.

Dans un long récit dont il fera la préface de Geneviève, Lamartine rapporte une conversation qu’il feint d’avoir eue à Marseille, en 1847, avec une humble ouvrière venue pour lui soumettre quelques essais de ses poésies.

Au cours de leur entretien, la jeune femme se plaint qu’il n’existe pas de livres pour les lectrices de sa condition :

« Il faut lire, et on n’a rien à lire. Les livres ont été faits pour d’autres... Les auteurs, les écrivains, les poètes, étaient tous des hommes d’une condition supérieure à la nôtre.

— Ils devaient naturellement vous oublier », conclut Lamartine.

De tout ce qui compose une bibliothèque complète pour un homme du monde ou pour une académie, à peine pourrait-on

extraire cinq ou six volumes français! à l’usage et à l’intelli-

gence des familles illettrées, à la ville ou à la campagne, et cet :

extrait même n’est pas fait avec le sens et dans les mœurs de cette partie négligée de la population.

Après avoir longuement cherché avec sa visiteuse quel genre d'ouvrages devra constituer la véritable littérature populaire, Lamartine propose la définition suivante :

« De simples histoires vraies et pourtant intéressantes, prises dans les foyers, dans les mœurs, dans les habitudes, dans les professions, dans les familles, dans les misères, dans les bonheurs et presque dans la langue du peuple lui-même ; espèce de miroir sans bordure de sa propre existence où il se verrait luimême dans toute sa naïveté et dans toute sa candeur ; mais qui, au lieu de réfléchir ses grossièretés et ses vices, réfléchirait de préférence ses bons sentiments, ses travaux, ses dévouements et ses vertus, pour lui donner davantage l'estime de lui-même et l’aspiration à son perfectionnement moral et littéraire. »

Cette définition ayant reçu l'approbation de la jeune femme, Lamartine décide de la réaliser.

1. Il vient de les énumérer; ce sont : les Evanñgiles, l'Imitation de Jésus-Christ, Robinson Crusoë, les Vies des Saints, Télémaque, Paul et Virginie, Encore ne nomme-t- il ces deux derniers ouvrages qu’en suggérant certaines réserves,

.. J'ai été témoin ou confident de sept ou huit vies obscures, mais pleines d'intérêt, de douleurs ou de bonheurs cachés, qui, s'ils étaient racontés comme ils ont été sentis, seraient de véritables petits poèmes vrais du cœur humain, J'en connais les sites, les événements, les acteurs. Je vais tenter de les écrire aussi simplement qu'ils m'ont été racontés.. Je n’y mettrai ni prétention de style, ni effort de talent, ni esprit de système ; la nature, la nature, et encore la nature : voilà tout le génie pour ces sortes de productions. Le peuple s’en inspire de plus près encore que nous. |

La littérature populaire sera ébauchée; elle ne peut commencer et finir que par des ouvrages de sentiment, car les classes lettrées de la population sont intelligence ; mais les classes illettrées ne sont que cœur ! C’est donc par le cœur qu’il faut élever le peuple au goût et à la culture des lettres. L’Évangile du sentiment est comme l'Évangile de la sainteté : il doit être prêché d’abord aux simples et dans un langage aussi simple que le cœur d’un enfant !

Genevieve HISTOIRE D'UNE SERVANTE (1851).

Ce récit parut d’abord en feuilleton dans le Constitutionnel de 1851.

A en croire le narrateur, Geneviève serait le véritable nom de la servante « Marthe », qui figure dans le poème de Jocelynt. Elle aurait donc été la servante de l’abbé Dumont, curé de Bussières.

Portrait de Genevieve.

GENEVIÈVE paraissait avoir trente-cinq ou quarante ans à cette époque?. L'âge n'était pas lisible sur ses traits usés par la fatigue. On sentait que la misère avait soufflé là de bonne heure, comme la bise qui gèle une plante au printemps, et qui la laisse plutôt

1. Pour plus de détails, voir l’Introduction et les appendices de l'édition de Jocelyn, BIBLIOTHÈQUE LAROUSSE, 2. A la mort de l’abbé Dumont, janvier 1832,

Janguir que vivre le reste de sa saison. Elle était grande, mais un peu voñtée, et la poitrine très enfoncée et très creuse par l'attitude habituelle d’une fille qui coud du matin au soir. Ses bras étaient maigres, ses doigts longs et effilés ; bien que ses mains fussent d’une blancheur et d’une propreté parfaites, l’ongle du troisième doigt de la main droite était cerné à l’extrémité par une tache bleuâtre : c'était la trace du dé de cuivre qu’elle portait presque toujours, et qui avait déteint sur sa peau. Élle portait le costume des paysannes de ces montagnes : une robe de grosse laine bleue, galonnée sur les coutures d’un passepoil de velours amarante. Une coiffe blanche, bordée de dentelles très larges qui battaient ses joues, laissait à peine apercevoir la racine de ses cheveux, relevés sur les tempes et cachés sous sa coiffe. Ses traits délicats et maladifs n'avaient aucune carnation. Sous sa peau fine et transparente, on ne voyait ni rougir ni circuler aucun sang ; les petites veines bieues qui se ramifiaient sur ses tempes étaient aplaties comme des canaux que la sève, un peu tarie, n’a pas la force de gonfler. Ses joues étaient à peine revêtues d’un épiderme imperceptiblement ridé par le frisson habituel de la peau dans cet air des neiges. Ses yeux, frangés de très longs cils noirs, étaient largement fendus, quoique profondément encaissés sous les paupières. Ils étaient bordés au-dessous d’un ourlet noir, comme des yeux qui ont beaucoup veillé et beaucoup pleuré. Leur couleur était un bleu pâle sans aucun éclat ; ils se laissaient regarder sans mouvement, comme de l’eau à l'ombre ; on voyait jusqu’au fond, et l’on n’y voyait que simplicité, sensibilité et langueur. Ses beaux jeunes yeux de femme de haute et fine race avaient l'air dépaysés dans le cadre d’un visage déjà vieilli et fané. Ses lèvres, un peu grosses et déprimées vers les coins, étaient légèrement plissées quand elle les fermait ; mais aussitôt qu’elles s’ouvraient, soit pour parler à ses oiseaux, soit pour saluer les pauvres femmes du village qui passaient en l'appelant sous sa fenêtre, ces lèvres détendues laissaient voir des dents blanches comme les cailloux de la fontaine, et un sourire où la mélancolie se fondait dans la bonté,

Toute l'expression de ce visage était dans cette bouche par où son cœur semblait s’ouvrir et se répandre sur tous les traits, Le timbre de sa voix révélait ce tremblement intérieur d'une fibre brisée par une perpétuelle émotion du cœur. C'était une complainte d’accents qui semblaient toujours chanter en parlant.

Cette voix reposait et touchait à la fois. Je n’en ai jamais entendu de pareille que dans les chalets du Valais, en demandant

autrefois mon chemin ou du lait aux vieilles femmes des montagnes. Les passions et les continuels commérages des villes

donnent quelque chose de dur et de rauque à la voix des femmes: : la solitude et la sérénité des montagnes la rendent douce comme

un soupir, accentuée comme un sentiment, sonore et timbrée comme une cloche dans le lointain à travers#les bois. Telle était la voix de Geneviève. Pendant que je lisais dans le jardin, sans qu'elle me vît, je ne me lassais pas de l'entendre parler à ses poules, ou chanter à demi-voix en tricotant près de la fenêtre, pour distraire les oiseaux, qui lui répondaient.

(Chap. IV.)

Un soir Lamartine demande à Geneviève de lui conter sa vie. Après auelque hésitation, Geneviève y consent.

Enfance de Geneviève.

— Je suis de Voiron en Dauphiné, belle bourgade au pied des montagnes.. Mon père était menuisier-vitrier. I1 n’était pas riche. I] avait cinq enfants : un garçon de douze ans et quatre filles. Deux d’une première femme, moi qui avais huit ans, et une petite sœur de trois ans qu’on appelait Josette... Ma mère était blanchisseuse.. Quoiqu'’elle n’eût encore que trentedeux ans, elle ne quittait pas le lit depuis la naissance de ma petite sœur: Elle n’avait point de maladie apparente., mais elle ne pouvait plus se servir de ses jambes, même pour se retourner dans son lit.

NoTRE PÈRE était trop pauvre pour donner une servante à ma mère, et j'étais trop petite pour faire tonte seule le ménage. Les voisines venaient bien de bon cœur, quand je les priais, tirer pour nous le seau du puits, mettre la grosse bûche au feu et pendre la marmite à la crémaillère ; mais ma mère et moi nous faisions tout le reste. Aussitôt que j'avais pu marcher seule dans la chambre, j'avais été la servante-née de la maison, les pieds de ma mère, qui n’en avait plus d’autres que les miens. Ayant sans cesse besoin de quelque chose qu'elle ne pouvait aller chercher au jardin, dans la cour, dans la chambre, au feu, sur l'évier, sur la table, sur un meuble, elle s'était accoutumée à se servir de moi avant l’âge, comme elle se serait servie d’une troisième main ; et moi, j'étais fière, toute petite que j'étais, de me sentir nécessaire, utile, serviable comme une grande personne à la. maison. Cela m'avait rendue attentive, mûre, sérieuse, raisonnable, avant l’âge de huit ans. Elle me disait : « Geneviève, il

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me faut cela, il me faut ceci ; apporte-moi ta petite sœur Josette sur mon lit, remporte-la dans son berceau, et berce-la du bout de ton pied jusqu’à ce qu’elle dorme ; va me chercher mon bas, ramasse mon peloton ; va couper une salade au jardin, va au poulailler tâter s’il y a des œufs chauds dans le nid des poules, hache des choux pour faire la soupe à ton père, bats le beurre, mets du bois au feu : écume la marmite qui bout, jettes-y le sel ; étends la nappe, rince les verres, descends à la cave, ouvre le robinet, remplis au tonneau la bouteille de vin. » Et puis, quand j'avais fini, qu’on avait dîné et que tout allait bien, elle me disait : « Apporte-moi ta robe, que je te pare, et tes beaux cheveux, que je les peigne. » Elle m’habillait, elle me parait, elle me peignait, elle m'embrassait, elle me disait : « Va t'amuser maintenant sur la porte avec les enfants des voisines, qu'ils voient que tu es aussi propre, aussi bien mise et aussi bien peigrée qu'eux. » Et j'y allais un moment pour lui faire plaisir ; mais je n’allais jamais plus loin que le seuil de la cour, pour pouvoir entendre si ma mère me rappelait, et je n’y restais pas longtemps, parce que les enfants se moquaient de moi et disaient entre eux : « Tiens, la sérieuse, elle ne sait jouer à rien, laissonsla. » J'aimais mieux rentrer et me tenir debout auprès du lit de ma mère, épiant dans ses yeux ce qu’elle pouvait avoir à demander. Tous les jours se passaient ainsi ; je me levais la première, je me couchais la dernière. Je ne respirais l’air que par la fenêtre, je ne voyais le soleil que sur le seuil de ma porte, et voilà pourquoi, monsieur, j'avais le visage blanc. On disait à ma mère : « Votre petite a donc les pâles couleurs ? — Oh ! non, répondait-elle, mais c’est qu’elle a la pâle vie ! » Je n’allais pas même à l’école.

Cette longue infirmité de ma mère, en la retenant tant d’années ainsi immobile et désæuvrée du corps dans son lit, l'avait rendue instruite comme une dame et dévote comme une sainte ; les fils de nos voisines qui allaient en classe ou qui revenaient en vacances chez leurs parents prêtaient leurs vieux livres par charité à la pauvre vitrière infirme, par l'entremise de mon jeune frère, pour lui abréger le temps.

Le soir, à la veillée, quand mon père, mon frère, mes deux grandes sœurs étaient rentrés à la maison de leur ouvrage, elle nous rassemblait tous autour de son lit, pour nous lire à haute voix les belles histoires qu’elle avait lues tout bas dans la journée, et qui étaient propres à instruire mon petit frère, à amuser mes sœurs et à consoler mon père. C’étaient des chapitres de la Bible où il était parlé de pauvres gens exerçant honnêtement

des états pénibles, comme nous, et cependant aimés et visités du Seigneur ; des paroles de l'Évangile, avec des réflexions par des savants, pour en faire comprendre la beauté aux simples ; les histoires de l’enfant Jésus étonnant sa mère, devant les docteurs, par sa science, lui obéissant ensuite humblement à la maison, et maniant les outils et le bois autour de l’établi d’un charpentier ; puis ses conversations et ses amitiés avec les jardiniers et les pauvres femmes des faubourgs de Jérusalem ; c'étaient, d’autres fois, des livres en mots qui faisaient voir les choses comme des images ou des tableaux devant les yeux, ct qui chantaient dans l'oreille comme une musique.

Ces livres racontaient les histoires d'un fils, nommé Télémaque, qui cherchait son père d'ile en île, et qui était toujours arrêté par des naufrages, des aventures, des tentations et des malheurs qui faisaient pleurer, et qui pourtant faisaient plaisir ; ou bien encore, c'était l’histoire d’un malheureux, appelé Robinson, qui était jeté par la tempête dans un désert, au milieu de la mer, seul avec un chien et un oiseau, et qui trouvait dans son esprit et dans la grâce de Dieu les moyens de se bâtir une maison, de se faire un jardin, de s'attacher des troupeaux apprivoisés, et de bénir la Providence dans sa solitude1.

Ces histoires nous divertissaient, pendant que mon père aiguisait ses varlopes sur une pierre imbibée d'huile, et que mon frère coupait ses vitres, comme nous déchirions de la toile, avec son poinçon de diamant. Quand l’Angélus sonnait dans‘le clocher, on fermait le livre et on allait se coucher pour se lever de grand matin, et on regrettait toujours que l’histoire ne fût pas finie.

Voilà comment nous passions les soirées d’hiver. Mais dans le jour, quand tout le monde était sorti, que la chambre et l’escalier étaient balayés et que la marmite bouillait à petit feu dans les cendres chaudes, ma mère me lisait, à moi toute seule, des passages plus sérieux et plus saints, qui lui plaisaient bien davantage, puisqu'ils ne parlaient rien qüe de Dieu et rien qu’à Dieu. C'était l’Imitation de Jésus-Christ, des Méditations sur les maladies, sur les afflictions, sur la mort, sur le ciel, et des livres de prières dont les pages étaient tachées de ses larmes et usées sous ses doigts. C’est dans ces pages qu’elle m’apprenait à lire et à prier. Toute petite que j'étais, j'aimais mieux ces livres que les autres, parce que ma mère prenait un visage bien plus recueilli et bien plus consolé quand elle les recevait de ma main, et que,

1, Tous ces livres sont précisément ceux que Lamartine et son interlocutrice ont retenus comme les seuls convenant à d’humbles lecteurs, gens du peuple,

dès que je la voyais s’attrister ou pleurer tout bas sur son état, un de ces livres ouverts séchait ses larmes et lui rendait son sourire, Cela me faisait faire mes prières avec bien plus de componction et bien plus de plaisir au pied de son lit. Je m'imaginais toujours que Dieu était là qui nous entendait, et qu’en relevant mon front appuyé sur ses couvertures, j'allais voir ma mère soulagée et guérie, me demander sa robe, et marcher comme moi à travers la maison. Mais la volonté de Dieu n'était pas ma volonté d'enfant. Ma mère continuait à languir, et je grandissais.

Elle priait pourtant avec une ferveur qui aurait tait envie aux anges. Elle jouissait surtout quand elle me voyait prier du bout des lèvres avec elle. Quelquefois elle me disait : « Geneviève, Dieu aime les enfants, parce qu’ils n’ont pas encore péché. Je ne puis aller à l’église; je suis sûre que si je pouvais y aller, je le toucherais et reviendrais guérie ; vas-y pour moi; demain tu te lèveras de grand matin, tu iras entendre à ma place la première messe que le vieux prêtre dit avant le jour pour les pauvres gens qui n’ont pas une demi-heure à perdre au pied des autels, celle qu’on appelle la messe des servantes ; tu réciteras mon chapelet que voilà, comme si c'était moi. Le bon Dieu prendra peutêtre la présence et la prière de l’enfant pour la présence et la prière de la mère. Va, mon enfant ! »

Et j'allais, monsieur ; je me levais sans taire de bruit ; je prenais mes sabots à la main, pour qu’on ne m'’entendiît pas, jusqu’au bas des escaliers ; j’entrais dans l'église où il faisait encore nuit. Les servantes et les vieilles dames disaient : « Voyez donc, que cette petite est sage ! — C’est la fille de la vitrière malade, disaient les autres ; elle vient pour sa mère, pauvre enfant | Elle apprend de bonne heure la misère, elle a bien besoin de la grâce de Dieu ! » Moi je ne m’arrètais pas pour les écouter ; j'allais à la place que ma mère m'avait indiquée, vers un pilier au coin de la grille du chœur, où il y avait une chapelle qu'on appelait la chapelle des guérisons ; j'entendais la messe dans l’église froide et sombre, éclairée seulement par les deux petits cierges de l'autel ; je récitais sept ou huit fois le chapelet de ma mère, espérant toujours que ce serait le dernier grain qui serait le bon ! Je pleurais dessus d’impatience et d'ardeur, comme une enfant ! Puis je reprenais mes sabots, et je rentrais en courant à la maison. « Merci, Geneviève, me disait ma mère; je ne suis pas guérie, mais je me sens mieux. L'heure de Dieu n’est pas notre heure, vois-tu ; mais toutes les heures que nous lui consacrons nous sont comptées, ou pour ceci, ou pour cela. Attendons patiem-

ment son moment. Celui qui nous donne les jours ne nous les compte pas. Peut-être qu’il m'en garde un qui en vaudra mille, contre celui qu’il n’a pas voulu me donner aujourd'hui. » Et nous reprenions, toutes deux plus contentes, le petit trafic de Ja journée.

(Chap. X.)

Le Vœu de Geneviève.

Geneviève perd l’un après l’autre ses parents. Elle reste seule avec sa Sœur cadette à qui elle sert désormais de mère. Toutes deux vivent tant bien que mal du produit d’une petite boutique de mercerie. Elle se prend d’affection pour un jeune colporteur, Cyprien, qui souhaite l’épouser. Le jeune homme habite avec ses parents le hameau de Valnège, dans la montagne.

Le jour des fiançailles, il vient chercher Geneviève, qui confie Josette à une voisine pendant les quelques heures que son absence doit durer. Elle rentre le soir, émue et joyeuse, et trouve la fillette déjà couchée.

J'ENTRAI donc à pas de loup, sans faire craquer mes souliers; mais en m'avançant vers le lit, monsieur, je vis deux beaux yeux ouverts, qui me regardaient en s’ouvrant toujours davantage par l’étonnement, à mesure que ma lampe m'éclairait mieux, C'était Josette, qui était sur son séant, appuyée contre la têtière du bois de lit, en chemise, mais qui ne dormait pas et qui me regardait sans rien dire, tout effrayée, la pauvre enfant, monsieur, comme si elle avait vu un.fantôme ou une vision ! Mais elle me reconnut à la voix.

« Tiens ! c’est toi, Geneviève ? » qu’elle s'écria en m’ouvrant ses petits bras et en déplissant son front et ses lèvres, qui passèrent tout à coup de l’effroi au sourire.

— Eh! oui, que c’est moi, lui dis-je ; qu’as-tu donc à me regarder comme ça ? Est-ce que je ne suis pas la même qu’hier ? 1 J'avais oublié, monsieur, d’ôter mes beaux habits qui me changeaient toute.

« Eh! non, que tu n’es pas la même, dit-elle en boudant un peu des lèvres; est-ce que tu veux te moquer de moi ? Est-ce que tu avais hier cette belle robe de soie qui brille, qui luit et qui change comme les gorges des pigeons sur un toit au soleil, ces souliers qui craquent comme ceux des dames à l’église, ce fichu de dentelles, cette ceinture de ruban, cette coiffe dont les ailes te battent sur les joues, ces boucles d'oreilles qui pendent comme deux poires d’or, ce beau collier avec cette croix sur la

LAMARTINE. PROSE Ie 41

poitrine ? Est-ce que nous sommes en carême entrant carnaval ! Ou bien est-ce qu'il est venu une fée avec sa baguette, comme dans le livre où tu m’apprends à lire, qui t'a changée, dans ton voyage, en demoiselle, et qui t’a donné de si belles nippes que je n’oserais pas seulement t’embrasser ?

Tiens ! c'est vrai, que je pensai en moi-même ; cette pauvre enfant, elle ne m’a jamais vuc comme Ça ; Ça doit l’étonner tout de même...» Je n’avais pas songé que j'avais ma robe de noces.

« Pourquoi donc, continua-t-elle, as-tu fait faire de si beaux habillements ? »

J'étais embarrassée :

« C’est que je viens de me fiancer, lui dis-je, et que je vais me marier. » Et je me mis à me déshabiller tout en parlant, à ôter les agrafes de mes souliers fins, à dénouer les nœuds de ma ceinture, à désépingler ma coiffe de dentelles, à détacher mes boucles d’oreilles et mon collier, à dénouer mon fichu de mes épaules, à dépouiller ma robe de soie, à replier tout cela avec soin et à le ranger dans l'armoire pour la noce. La petite me regardait faire en s’émerveillant de tant de belles choses. Puis, quand j'eus fini et fait ma prière et que je fus en chemise, les pieds nus pour me coucher :

« Oh ! à présent, dit-elle, je t’aime bien mieux et j'oserais t’embrasser ! »

Elle me fit place, je soufflai la lampe, et je me couchai à côté de l'enfant.

« Oh ! bien, à présent, c’est bon, » dit-elle en me passant ses deux bras autour du cou, comme elle avait l'habitude de faire quand elle allait s'endormir. Mais elle était agitée par la vue de mes beaux habits, par mon absence de toute la journée, et moi j'étais si éveillée par l'impression de tout ce que j'avais vu et fait dans la journée et par l’image de Cyprien, que nous nous empêchions de dormir l’une l'autre.

« Eh bien, me dit la petite malicieuse, je ne m’endormirai pas et je ne te laisserai pas dormir que tu ne m'aies tout dit. Tu vas donc te marier, Geneviève ?

— Oui.

— Et avec qui ?

— Avec M. Cyprien, que tu connais bien, et qui te tient, quand il vient, sur ses genoux.

— Oh! tant mieux, dit-elle ; mais M. Cyprien, il est de la montagne. Est-ce qu'il va demeurer avec nous ? »

Je me sentis toute honteuse devant l’enfant, et je m'embarrassai pour répondre. A la fin je pensai : « Bah ! il vaut autant lui dire tout de suite. » |

« Non, que je lui dis, il reste à la montagne,

— Mais toi, reprit-elle, tu ne resteras donc pas avec Jui ?

— Si ! lui dis-je.

— Tu resteras à la montagne ?

— Eh !'oui, puisque j'y serai mariée.

— Et moi, ajouta-t-elle en desserrant ses mains d’autour de mon cou et les battant l’une contre l’autre, j'irai donc rester à la montagne ? Oh ! que je suis aise ! J'aime tant M. Cyprien, son chien et son mulet, le lait, les pommes, les oiseaux, les papillons ! On dit qu’il y en a tant là-haut ! Quand est-ce que nous y allons ?

— Mais toi, répondis-je de plus en plus embarrassée de répondre, toi, tu n’y viendras pas, mon enfant ; tu resteras à Voiron, chez ta maîtresse, qui t’apprend la dentelle. Elle t’élèvera avec ses enfants ; je viendrai te voir souvent, souvent : tu seras bien heureuse !

— Méchante ! s'écria l’enfant, tu me laisserais ? tu aurais bien le cœur de t’en aller sans moi, sans moi, qui ne t'ai pas plus quittée que ta chemise depuis que je suis venue au monde ; sans moi, qui ai toujours vécu, mangé, couché avec toi, comme si j'étais ta fille; sans moi, qui n’ai pas seulement pu m’endormir une heure aujourd’hui, parce que je n’étais pas couchée là avec toi ? Méchantel! répéta-t-elle avec un accent de colère et en me frappant le sein de sa petite main, si tu avais bien le cœur de me faire cela, tu n'aurais pas besoin de revenir ni souvent ni une fois à Voiron, va ! tu ne me retrouverais pas : je serais bientôt au cimetière, à côté de ma mère, et je lui dirais que tu m'as laissée, comme une menteuse, toi qui disais toujours que tu lui avais promis, quand elle est partie pour l’église, de tenir sa place auprès de moi! »

Et puis elle se mit à pleurer.

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