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Vous sentez, monsieur, que je n'étais pas à mon aise en écoutant cette simple petite parler ainsi ; je commençais à me douter que j'avais agi légèrement et par emportement d'amour avec Cyprien ; car, enfin, l'enfant avait raison. Je lui avais servi de mère, je ne l'avais jamais quittée que ce jour-là dans toute sa vie ; je lui avais dit cent fois ce que j'avais dit à notre mère : que je mourrais plutôt que de l’abandonner ; et voilà que j’allais me marier et la laisser comme une orpheline aux soins d’une étrangère ! Oh ! le remords me serrait la gorge, que je ne pouvais ni parler. ni respirer, ni sangloter. Je commençais à me repentir
de ce que j'avais promis à Cyprien ; et puis, cependant, je l'aimais tant, que je ne pouvais me repentir de l’aimer. D'un côté la petite, de l’autre mon fiancé, puis mes promesses à l’église le matin, en face de tout le village, et puis ma promesse à ma mère là-haut en face de la mort et de Dieu ! Je me retournais en moi-même.et je me retournais dans le lit sans pouvoir trouver une bonne place, ni échapper à l'enfant, ni échapper à l’image de Cyprien, ni échapper à l'ombre de ma mère, ni échapper à mon propre cœur! Ah! monsieur, la terrible nuit! 11 n'y en a pas de pire, j'en suis sûre, dans l'enfer. Je rougissais, je pâlissais, javais la sueur froide sur les membres, je brûlais, j'étais transie, j'avais la fièvre, et la petite se retournait pour m'éviter et continuait à me reprocher toujours. « Mais, que je lui disais en l’embrassant et en lui prenant les mains dans les miennes, tu seras si bien chez la dentellière! bien couchée, bien nourrie, bien parée, bien instruite comme ses propres enfants. Elle est à son aise, ce n’est pas comme chez nous: il y a des meubles, il y a des chambres, il y a une servante qui fait tout le gros ouvrage. Que veux-tu de mieux? Est-ce que je peux te nourrir avec du pain blanc, moi?
— Qu'est-ce que ça me fait, ton pain noir ou blanc, répondit l'enfant, la robe vieille ou neuve, la chambre, les meubles, la servante ? Ne me nourris qu’avec du pain de paille si tu veux ; mais emmène-moi partout avec toi ; loin de toi je serai si malheureuse, si malheureuse ! Tu parles de la dentellière ; elle les nourrit bien, oui, mais si tu savais comme elle les bat, ses enfants ! Ah ! je ne resterais pas seulement trois jours chez elle qu’elle m'aurait battue, et que je me serais sauvée dans les prés et jetée, comme la petite de la bohémienne, dans la rivière, où on l’a retrouvée hier ! Qu'est-ce que tu dirais quand tu apprendrais ça ? Serais-tu bien contente là-haut avec ton Cyprien ? Ah! je leléteste maintenant. Et qu'est-ce que ma mère penserait de toi dans son lit de terre ? »
Je me mis à pleurer plus fort à ces mots ; alors elle redoubla de parler de ma mère. Les enfants, voyez-vous, c’est plus fin que ça n’en a l’air. Elle s’apercevait de l'impression que faisait sur moi ce reproche au nom de notre mère. Elle y revenait toujours. Ça m'attendrissait, et, quand elle vit que je pleurais bien et que j'étais ébranlée, alors, monsieur, elle s’entortilla.autour de moi comme un serpent, les bras à mon cou, la bouche sur ma poitrine, les membres contre mon corps, en m’embrassant avec fureur, en se collant à moi comme ma peau et en criant tout bas : « Non ! non ! non |! tu n’auras pas le cœur de me déchirer les membres, pour m’arracher de toi et pour me jeter là
comme une vieille robe en morceaux, pour qu’on marche dessus! Non, Geneviève, ma sœur, ma nourrice ! mon autre mère ! deux fois ma mère, puisque tu l’as été après la mort de la première comme avant. Je serai si sage, si bonne, si obéissante ! Je t'aimerai tant, je t’embrasserai tant, le jour et la nuit ! Oh ! dismoi, dis-moi que tu ne me quitteras pas ! » >
J'allais le dire, monsieur, tant cette enfant me remuait jusqu’au fond du cœur en m’étouffant dans ses petits bras, quand je vins à penser à Cyprien, qui venait de me quitter si joyeux et qui n’était pas encore peut-être au pied des montagnes. « Oh ! Dieu ! me disais-je, il m’a été fiancé ce matin, il m’a embrassée iln”y a pas une heure, il a encore l’odeur de la rose de mon front sur les lèvres, et déjà sa maîtresse est traitresse ! Non, non, Josette, que je lui dis en lui dépliant les bras de mon cou et en me dégageant le corps de son corps pour me retourner de l’autre côté du lit et pour réfléchir ; non, une honnête fille doit tenir sa parole, et j'ai fait serment à Cyprien. Laisse-moi !
— Un serment ! qu’elle me dit en se levant toute droite sur le lit ; tu n’en as donc point fait à ma mère ! Eh bien! oui, laissemoi tout de suite ; je ne veux plus coucher avec toi ; je veux aller coucher sur sa pierre et lui demander si c’est Cyprien ou moi qu’elle t’a mis dans les bras en mourant! Nous verrons ce qu’elle répondra! »
En disant ces mots, monsieur, cette petite fille, folle de tendresse et de colère, fit un pas pour me passer par-dessus le corps à travers le lit et pour sauter sur le plancher ; mais, s'étant embarrassé les pieds dans les plis du drap qui était déjà tout tordu par ses convulsions, elle tomba la tête la première sur le carreau, jeta un cri et resta sans mouvement au pied du lit !
Ah ! j'entendrai toute ma vie ce cri et le coup sourd de sa chute sur le plancher. Je m’élançai, je la pris dans mes bras, je l’appelai : « Josette ! Josette ! » Je la portai vers la fenêtre pour lui faire respirer l’air de la nuit ; rien n’y fit, elle était comme morte dans més bras ! Je l’étendis sur le lit, je lui jetai de l’eau sur les tempes, je pris ses mains dans les miennes, je mis ma
. bouche contre sa bouche; elle ne respirait toujours pas; elle devenait froide, comme j'avais senti ma mère en l’ensevelissant,
« Malheureuse que tu es! m'écriai-je en me parlant à moi. même, tu as tué ta sœur ! » Et je tombai sans connaissance sur le plancher.
Je ne sais pas combien de temps j’y restai ; mais, quand je repris mes sens, ma sœur était encore immobile et sans souffle sur le lit ! Je me remis à genoux devant, la tête sur son corps, priant Dieu, priant tous ses anges et tous ses saints, priant ma
mère surtout de la ressusciter et de me prendre à sa place | J'étais comme dans un rêve, monsieur, et cependant j'étais éveillée ! C’est alors que j’entendis là, comme je m’entends, la voix de ma mère dans mon oreille; mais sa voix plus sévère que je ne l'avais jamais entendue pendant sa vie, qui me dit : « Caïn, Caïn ! qu’as-tu fait de ta sœur ? »y comme elle m'avait lu ces mots dans sa Bible !
On m'a bien dit depuis que c'était une illusion, un écho de ces paroles que j'avais entendues d'elle autrefois, et qui sonnait de loin dans ma tête troublée par le désespoir ; mais j’entendis pourtant si bien ces paroles, que j'y répondis tout de suite, comme je réponds quand on m'appelle.
« Ma mère ! ma mère ! répondis-je, ne me condamnez pas | Je vous jure que, si vous rendez le souffle et la parole à la petite, je ne me marierai pas, et que je me sacrifierai entièrement à votre enfant ! »
Et je fis un vœu, monsieur, un vœu irrévocable, au dedans de moi.
La preuve que ma mère m'avait bien parlé, monsieur, et qu’elle avait bien entendu ma réponse, c’est qu’à peine mon vœu était fait dans mon cœur que la petite commença à respirer, à étendre les bras, à ouvrir les yeux aussi doucement que si elle sortait d’un sommeil, et qu’elle me dit, sans plus de colère :
« Geneviève, tu ne te marieras plus, tu ne me laisseras jamais, n'est-ce pas ?
— Non, jamais ! jamais ! jamais ! » dis-je en la couvrant de baisers, en me recouchant à côté d’elle et en la chauffant sur mon corps. « Mais comment le sais-tu ? » lui dis-je.
« Quelque chose me le dit dans mon cœur, » dit-elle.
Alors elle m’embrassa de nouveau, et nous nous embrassâmes tout le reste de la nuit, elle en riant, moi en pleurant.
Le malheureux Cyprien, à n’était pas encore au Pont-Rouge, et il n'avait plus de maîtresse ! et il chantait peut-être, avec son mulet, sans se douter de rien !.….
Ce que c’est que de nous pourtant, monsieur ! Ah ! ne m'en parlez pas! Le monde est une marche les yeux bandés: on croit aller à droite, on va à gauche. C’est Dieu seul qui voit clair pour nous !
(Chap. XXXVIII-XXXIX.)
Geneviève rompt par lettre avec son fiancé ; trois ans après il se marie. Cependant Josette a grandi : elle est fort jolie et coquette. Elle se laisse séduire par un maréchal des logis qui est tué quelques semaines plus tard.
La jeune fille va faire ses couches à Lyon et y meurt. La sage-femme chargée d'abandonner son enfant à l’hospice, la mère Bélan, est arrêtée. Geneviève à cette nouvelle part pour Lyon et, afin de sauver la mère Bélan, s’accuse elle-même. Elle est condamnée à deux mois de prison. À sa sortie, elle tente en vain de retirer de l’hospice l'enfant de sa sœur. Elle est morte, lui répond-on.
Geneviève rentre seule à Voiron. Tout le monde se détourne d’elle. C’est l'isolement, la misère.
Ses économies épuisées, elle se place en condition chez divers maîtres qu’elle sert avec abnégation sans trahir son secret.
Geneviève chez Cyprien.
En plein hiver, Geneviève est obligée de quitter son dernier emploi et repart dans la direction du village natal.
Une tempête de neige l’oblige à s’arrêter dans la montagne et à se réfugier dans une étable entr’ouverte. Elle passe la nuit dans la paille, Au réveil, la fermière vient traire ses vaches : c’est la femme de Cyprien !
JE sortis de ma cachette, la tête basse et les mains jointes, bien doucement, bien lentement, et m'avançai vers la jeune femme qui était restée contre la porte. Elle fit un cri d’attendrissement et un geste de pitié en voyant ma nudité, et mon attitude humble et mes vêtements. Je tombai à genoux devant elle, le visage quasi à ses pieds, espérant au moins qu’elle ne me reconnaîtrait pas.
« Pardonnez-moi ma faute, lui dis-je ; si j’ai osé entrer dans votre étable, c’est que la tempête et le froid m’y ont jetée malgré moi ; mais je vais m'en aller, et vous voyez que je n’ai rien pris que le chaud, » ajoutai-je en lui montrant mes mains et mes poches vides.
En disant cela, je me relevai toujours la tête basse, et je fis un mouvement comme quelqu’un qui se sauve pour passer entre elle et la porte, et pour échapper, en fuyant de cette maison, aux regards des autres habitants.
Mais cette femme, qui était humaine, me dit avec douceur et en se mettant devant moi pour m'empêcher de sortir : « Non, pauvre fille, vous ne vous en irez pas dans cet état ; il ne sera pas dit que vous serez sortie de notre maison sans avoir goûté le pain et sans avoir pris un air de feu. Le bon Dieu ferait fondre notre sel et maigrir nos vaches. Venez là-haut, vous mangerez la soupe avec nous. »
Tout en parlant ainsi, elle regardait attentivement mon visage, que je ne pouvais ni baisser ni détourner assez devant la lumière pour lui dérober ma figure. Tout à coup elle poussa un cri comme j'avais fait, et elle me dit : « Est-ce bien possible ?… Mam'selle Geneviève ici... dans cette misère, demandant son pain !...»
Je vis que tout était perdu, et, n'ayant plus d’espoir que dans sa compassion pour me laisser échapper : « Oui, Catherine, lui dis-je à demi-voix, c’est moi, c'est la tailleuse de Voiron, qui vous a cousu de ses doigts cette robe, qui vous a faite belle pour vos fiançailles quand elle était elle-même riche et honorée de tous dans son état ! La misère est tombée sur moi. » Et prenant Je bas de sa robe dans mes deux mains : « Au nom de cette robe de noces que je vous ai faite dans le temps, lui dis-je, laissezmoi sortir sans boire ni manger ; que Cyprien, votre mari, ne voie pas ma honte et ma pauvreté ! »
Catherine portait la main à ses yeux, comme si mes paroles lui eussent été au cœur, tant elle paraissait pitoyable pour le
pauvre monde, quand un grand bruit de gens qui descendaient
l'escalier de bois se fit entendre à la voix de la bergère qui criait toujours. Cyprien, sa vieille mère boiteuse, le père et la gardeuse de vaches, entrèrent à la fois dans l’étable. Je restai comme frappée du tonnerre, à genoux, la tête inclinée et tenant encore des deux mains le bas de la robe de la femme de Cyprien. Un grand rayon de soleil du matin donnait malheureusement en plein sur ma tête, comme si le bon Dieu eût voulu me faire rougir jusque devant le feu du ciel.
« C'est Geneviève, la marchande tailleuse de Voiron, dit la jeune femme à ceux qui entraient. Auriez-vous jamais cru voir une demoiselle si riche et si estimée comme vous la voyez-là ? ajouta-t-elle en leur montrant du geste ma robe en pièces, mes épaules découvertes, mes cheveux remplis d'herbe sèche et mes pieds nus, Ce que c’est que de nous ! »
A ce nom de Geneviève, tous les visages prirent une expression sévère et rude; personne ne dit rien ni ne fit un mouvement, excepté Cyprien, qui se retourna comme si on l'avait tiré par son habit, et qui se mit le visage contre le mur, les deux mains sur ses joues, pour cacher la douleur qu'il ressentait en me voyant ainsi.
« Ah! s’écria Cyprien en laissant tomber ses bras de son visage et en se retournant les yeux tout rouges et tout mouillés, ne lui
PAU à er
faites pas de reproches. Elle m’a trahi, c’est vrai, ajouta-t-il en sanglotant ; mais je suis si heureux avec la Catherine que voilà, et elle est si malheureuse, qu'il ne faut pas l’injurier.
— Oh ! oui, monsieur Cyprien, dis-je en me retournant, toujours à genoux, du côté de sa voix, mais sans oser lever les Yeux ; oh ! oui, j'ai été bien traîtresse vis-à-vis de vous : vous devriez bien m'en vouloir, mais vous êtes toujours bon, je vois bien ; et, puisque vous êtes heureux avec cette autre femme qui est bien meilleure et plus belle que moi, pardonnez-moi le passé et laissez-moi aller chercher mon pain ailleurs. Je ne savais pas être chez vous, allez ! Je serais plutôt entrée dans la porte du purgatoire ! Mais la nuit et le bon Dieu m'ont jetée dans la seule grange où je ne voulais jamais aller! »
Pendant que je disais ça à Cyprien, en regardant le plancher eten pleurant à chaudes larmes, j’entendis le pas d’autres sabots qui descendaient précipitamment l'escalier du grenier à foin où il y avait la chambre que Cyprien m'avait autrefois montrée pour moi, et je vis l’ombre d’une quatrième femme se dessiner sur la place éclairée du soleil où j'étais à genoux, et se joindre au groupe des trois femmes qui me regardaient, à côté de la porte.
« Oh ! non, que nous ne vous en voulons pas, allez! reprit le vieillard, de ne pas avoir été notre bru ; nous en remercions Dieu tous les jours, au contraire. Quelle renommée auriez-vous apportée dans un pays de braves gens comme le nôtre !
— Oh! non, que Cyprien ni nous, nous ne vous en voulons pas ! répéta la vieille femme. Le bon Dieu nous a bien protégés, au contraire, en vous perdant comme il l’a fait, avant que notre nom fût mêlé avec le vôtre, comme de l’eau de roche avec de l’eau de ruisseau ! Allez, mam'’selle Geneviève, allez, mauvaise fille et mauvaise mère, allez manger ailleurs le morceau de pain qu’on vous va jeter, et remarquez bien le chemin pour n’y pas repasser. Il y a bien des gens qui ne peuvent jamais aller là où ils peuvent être reconnus |
— Geneviève! s’écria une voix qui me tinta dans les oreilles comme si Ç’avait été celle de mon baptême ou de ma première communion; Geneviève! Quoi! cette fille nue et mendiante qui grelotte à vos genoux, c'est Geneviève ?.., Ah! vous devriez être aux siens! »
En disant cela, elle fendit précipitamment le groupe des trois
femmes, du vieillard et de Cyprien, pour me prendre dans ses bras. « Ah bien ! je n’en rougis pas d’elle, moi ! » qu’elle ajouta. Jo levai la tête, j’ouvris les yeux à cette voix et à ce mouvement, et à travers mes larmes, qui m'aveuglaient presque, je reconnus, qui ?.… Vous ne le diriez pas en cent mille ! La sage-femme, la mère Bélan, de Voiron ! celle que j'avais retirée de prison en y entrant à sa place |
La mère Bélan me releva et m’embrassa au moins vingt fois devant tout le monde étonné, comme si j'avais été quelque chose. Je lui fis signe de se taire et de me laisser passer pour ce que je n'étais pas.
« Eh bien ! c’est trop fort ! » qu'elle s’écria en frappant du pied sur le plancher des vaches et en mettant ses deux mains sur ses hanches pour regarder la mère et le père, qui faisaient avec les lèvres des airs de dégoût. « Non, c’est plus fort que moi! j'aime mieux manquer à ma parole pour sauver une bonne fille, que de la ternir pour laisser condamner et avilir une innocente! Je dirai tout, une fois dans ma vie, qu'elle fit comme en s’impatientant. Eh bien! vous autres, leur dit-elle, savez-vous qui vous injuriez, qui vous méprisez, qui vous traitez ainsi, comme la balayeuse des rues ? »
Ils se turent.
« Non !... En bien ! je vas vous le dire, moi, et ça vous apprendra à ne pas parler sans savoir. »
.… Alors, malgré tout ce que je pus faire, elle leur raconta tout ! Tout, monsieur ! Mon attachement surnaturel pour Josette, ma promesse de lui tenir lieu de mère, mon chagrin d’avoir été obligée de renoncer à Cyprien pour ne pas la quitter, le mariage secret de cette imprudente enfant avec le maréchal des logis, son enfant, sa mort, l'accusation contre la sage-femme, la faute prise sur moi pour couvrir la mémoire et la croix de vierge de ma sœur, ma générosité (elle appela cela ainsi, monsieur) de venir la délivrer de prison et de m'y faire recevoir à sa place, et me laissant croire fautive de ce qui n’était pas ; enfin tout, quoi |
« Et voyez-vous, ajouta-t-elle encore en me faisant taire forcément, quand je voulais l'arrêter ou la contredire, voyez! la voilà encore qui voudrait être avilie et méprisée devant vous et qui souffre la misère, la honte, la faim et le froid, plutôt que de réclamer ce qui lui revient : sa réputation et sa vertu !..
P be.
« Ce que j'ai dit est dit, » ajouta-t-elle en finissant, puis elle m'’embrassa encore en pleurant, et elle me dit : « Mam’selle Geneviève, pardonnez-moi ici-bas; je suis sûre que votre pauvre sœur défunte me pardonne dans le paradis. Si ces gens-là ne veulent pas vous rendre justice, venez chez moi, je vous prendrai pour ma fille, et je me glorifierai devant tout Voiron de partager mon lit et mon pain avec la plus honnête et la plus pure fille du pays! »
Personne ne disait rien, et tout le monde pleurait, monsieur; Cyprien se mit à genoux avec sa femme à ma place.« Pardonneznous, me dit-il, de vous avoir méconnue, mam'selle Geneviève. C’est vous qui l’avez voulu. Quelque chose me disait bien toujours là qu’il devait y avoir un mystère là-dessous, et qu’en me disant adieu sur le pont vous n’aviez pas l'intention de vous moquer de mon amitié et de me trahir. Mais que voulez-vous ? il faut pardonner à mon père et à ma mère d’avoir été trompés. Quand il y a des brouillards sur la plaine, ça devient des nuages sur la montagne. Nous n’y avons pas vu clair avant le jour d’aujourd’hui. Mais v'là ma femme qui vous aimera bien, et ma mère et mon père qui vous traiteront comme une fille retrouvée; moi, je serai pour vous comme votre frère le soldat, s’il était rentré au pays... »
Et c’est ainsi que je devins servante, et servante de bon cœur, dans la maison où j'avais dû être maîtresse ; mais sans rancune, monsieur, en me souvenant avec plaisir que j'avais aimé Cyprien, et en aimant encore mieux sa femme à cause de lui.
(Chap. CXI-CXVII.)
Geneviève reste trois ans chez Cyprien. Puis une épidémie survient et la famille est décimée. Geneviève veille Cyprien mort, emporte son anneau de
mariage « en souvenir de leurs fiançailles », et entre en service chez le nouveau
curé de la paroisse, l’abbé D***, où Lamartine prétend l'avoir rencontrée et connue.
Prière de la Servante.
Ux soir du dernier hiver, il vint ici un vieillard en habit d’ermite demander à passer la nuit au presbytère... Ah ! monsieur, excepté M. le curé lui-même quand il parlait de Dieu en chaire, je n’ai jamais entendu un homme parler comme celui-là... Je lui demandai de m’apprendre une prière de mon rang et de mon état.
En s’en allant, le lendemain matin, il me laissa ce morceau de papier, qu'il avait écrit avec la plume de M. le curé, et il me dit de le lire quelquefois en me souvenant de lui. Le voilà, mon- Sieur, lisez-le.
Etes:
« Mon Dieu ! faites-moi la grâce de trouver la servitude douce « et de l’accepter sans murmure, comme la condition que vous « nous avez imposée à tous en nous envoyant dans ce monde. « Si nous ne nous servons pas les uns les autres, nous ne servons « pas Dieu, car la vie humaine n’est qu’un service réciproque. « Les plus heureux sont ceux qui servent leur prochain sans « gages, pour l’amour de vous. Mais nous autres, pauvres ser- « vantes, il faut bien gagner le pain que vous ne nous avez pas « donné en naissant. Nous sommes peut-être plus agréables en- « core à vos yeux pour cela, si nous savons comprendre notre « état ; car, outre la peine, nous avons l’humiliation du salaire « que nous sommes forcées de recevoir pour servir souvent ceux « que nous aimons.
« Nous sommes de toutes les maisons, et toutes les maisons « peuvent nous fermer leurs portes ; nous sommes de toutes les « familles, et toutes les familles peuvent nous rejeter; nous éle- « vons les enfants comme s'ils étaient à nous, et, quand nous « les avons élevés, ils ne nous reconnaissent plus pour leurs « mères ; nous épargnons le bien des maîtres, et le bien que nous « avons épargné s’en va à d’autres qu’à nous ! Nous nous atta- « chons au foyer, à l’arbre, au puits, au chien de la cour, et le « foyer, l’arbre, le puits, le chien, nous sont enlevés quand il « plaît à nos maîtres ; le maître meurt, et nous n’avons pas le « droit d’être en deuil ! Parentes sans parenté, familières sans « familles, filles sans mères, mères sans enfants, cœurs qui se « donnent sans être reçus : voilà le sort des servantes devant « vous ! Accordez-moi de connaître les devoirs, les peines et
« les consolations de mon état ; et, après avoir été ici-bas une « bonne servante des hommes, d’être là-haut une heureuse ser-
« vante du maître parfait ! »
(Chap. CXXIII.)