LE
.… Le poème de Job, commencé par un récit, poursuivi comme un drame, dialogué comme une argumentation, chanté comme un hymne, pleuré comme une élégie, vociféré comme un blasphème, foudroyé par un éclat de lumière surnaturelle, finit par une adoration, comme tout doit finir entre l’homme et Dieu.
Cette lecture laisse dans l’âme le long retentissement de l’airain sonore suspendu entre le ciel et la terre, sur lequel le marteau divin aurait frappé la gamme entière des grandeurs, des petitesses, des peines d’esprit, des misères de corps, des félicités, des tristesses, des espérances, des doutes, des murmures, des blasphèmes, des désespoirs, des consolations humaines, retentissement dont les vibrations, répandues dans l’air immobile longtemps après le coup, se confondent à jamais avec la respiration et avec la pensée. C’est une page déchirée de quelque poème surhumain, écrite par quelque géant de la pensée à l'époque où tout était gigantesque dans le monde. C’est une pierre de Balbek, dont on se demande, en la mesurant, quelle main d'homme a pu remuer de telles masses de pierre et de telles
masses d'idées... Mystère !
(Entretien IX, 1857.)
Ma philosophie personnelle.
CE QUE JE VAIS FAIRE ici est très hardi : c’est pour ainsi dire la confession générale, non de ma vie, mais de mon âme. Mais à quoi sert la parole écrite, si ce n'est à révéler sa pensée ? À quoi sert d’avoir vécu, si ce n’est à recueillir une philosophie pour ce monde et pour l’autre! ? Je dis donc comme Job : Je parlerai !
Mon âme est, comme la vôtre, une mystérieuse trinité, composée de trois facultés distinctes et évidemment immatérielles: l'intelligence, le sentiment, et la conscience.
L'intelligence comprend et pense.
Le sentiment aime ou abhorre.
La conscience juge et gouverne.
L'intelligence seule est une faculté froide, qui, semblable au regard de notre œil matériel, voit le feu sans s’embraser. Il n’y
1. Lamartine vient d’écrire, quelques lignes plus haut : « Toute poésie qui ne se résume pas en philosophie n’est qu'un hochet; toute philosophie qui ne se transforme pas en sainteté n’est qu’un sophisme»
a point de mérite dans l'intelligence seule, il n’y a qu'un don : elle n’est pas libre de voir ou de ne pas voir, elle est pour ainsi dire fatale ; elle est un miroir, elle réfléchit forcément la création que Dieu lui présente à regarder. L'intelligence est de sa nature immobile : elle resterait pendant l'éternité tout entière à contempler l'infini sans faire un mouvement, si une autre faculté ne lui imprimait pas ce mouvement ou cette activité.
Le sentiment est une faculté motrice de l’âme. Par son attrait instinctif et forcé vers le beau, par son aversion également instinctive et forcée du laid, elle imprime une impulsion en tout sens à l'âme : elle la contraint à haïr ou à aimer, à rechercher ou à fuir ; elle lui donne ces impulsions sublimes sans lesquelles lPâme n'aurait ni sentiment de sa vie, ni action sur elle-même, que nous appelons les passions. Sans la victoire de l’âme sur ses passions, ou sans sa défaite, l’âme serait privée de ce qui fait sa principale grandeur : la moralité.
La conscience est une faculté innée, chargée par le Créateur . de juger et de gouverner l’âme. C’est de cet équilibre entre l’intelligence et le sentiment, équilibre rompu sans cesse par la passion, rétabli sans cesse par la conscience, que résulte la moralité ou l’immoralité, la force ou la faiblesse, le crime ou la vertu, en d’autres termes le mérite ou le péché de l’âme.
Qu'est-ce qui dit tout cela en vous ? me demande-t-on.
C’est l'intelligence.
Et que vous dit de plus cette intelligence sur sa propre existence ? sur le monde intérieur et sur le monde extérieur dont elle est enveloppée ? sur l’Auteur de cet univers physique et moral ? sur sa nature ? sur ses desseins ? sur ses lois ? sur le passé, le présent et l’avenir de tous ces êtres, dont vous êtes vous-même un grain d’être, un atome imperceptible et fugitif, mais un atome pensant, sentant et jugeant ?
Ce qu’elle me dit, le voici ; c’est à peu près, en moins magnifique langue, ce qu’elle disait à notre ancêtre Job :
Rien ne vient de rien: or, voilà des univers, de quoi remplir des milliers de firmaments, des millions de regards et des millions de pensées comme la mienne; donc il y a un premier être, abîme et source de tout. Il. n’y a pas à discuter sur cette existence, mère des existences ; il n’y a qu’à ouvrir les yeux et à étendre la main, ou à respirer : vous voyez, vous. touchez, vous respirez par tous vos sens matériels ce qu'on appelle un Dieu,
c'est-à-dire une cause, et votre sens intellectuel le conclut avec la même certitude que vos sens matériels le perçoivent. *< * *
Que conclut de plus mon intelligence en se repliant sur soimême ?
Elle conclut, parce qu’elle le sent, que l’homme est à la fois, pendant la durée de sa forme humaine, pensée et corps, esprit et matière, composé momentané, mystérieux et douloureux de deux natures ; que ces deux natures se répugnent, se tiraillent et s'efforcent sans cesse de rompre violemment le lien forcé qui les unit, parce que l’une, la matière, tend sans cesse à la dissolution et à la mort; l’autre, la pensée, tend sans cesse à l’affranchissement et à la vie.
Voilà, dans l'âme, le rôle de l’intelligençe pure : elle voit, elle pense, elle apprécie sa situation, mais elle est impassible. Si l’âme n'avait que cette faculté de comprendre, elle ne souffrirait pas, elle ne s’agiterait pas, elle n’agoniserait pas dans sa peine, elle ne se tourmenterait pas dans sa prison mortelle : elle verrait et elle comprendrait ; ou, si elle avait une douleur, elle n’en aurait du moins qu’une, la douleur de ne pas pouvoir comprendre Dieu ; car, excepté Dieu, elle se sent capable de tout scruter, de tout pénétrer, de tout embrasser, de tout comprendre dans l’ordre matériel et dans l’ordre moral des créations.
Mais comprendre Dieu, elle ne le peut pas ; Dieu, c’est-à-dire une cause qui n'a pas eu de cause, et qui s’engendre de soi-même. Cela dépasse la portée de l'intelligence des hommes, des anges, et vraisemblablement de tous les êtres créés dans les règles logiques de l'intelligence. L'effet sans cause, ou Dieu, est absurde, et si cet être sans cause n’était pas nécessaire, on pourrait le nier; mais, comme il est nécessaire et évident, il faut le reconnaître, et reconnaître, par le même acte de foi et d’humilité, que notre sublime intelligence n’est cependant pas infinie, et que, toute vaste qu’elle soit, cette intelligence a une borne, et que cette borne est Dieu.
Mais il est beau de ne s'arrêter que devant Dieu, il est beau d'être égal à tout, excepté à celui qui ne saurait avoir d’égal.
C'est le sort de l'âme considérée comme pure intelligence.
Mais si l’âme n'était qu'intelligence, elle serait sans activité, Sans moralité, et par conséquent sans mérite, Sa seule activité
TORPEST
serait de contempler, sa seule moralité serait de réverbérer les lueurs de Dieu en elle ; son seul mérite serait de faire un acte perpétuel, mais fatal et involontaire, de foi dans la création et dans le Créateur. Cela serait beau, mais cela ne serait pas saint, car la volonté seule est sainte ; autrement le miroir qui réfléchit la lumière aurait autant de vertu que le feu qui la produit.
Dieu a donc associé, dans l’âme, à la faculté de comprendre, la faculté de sentir, ou le sentiment. C’est par là que l’âme devient humaine, et, si j'ose le dire, sans qu'on se méprenne à mon expression matérielle, c’est-à-dire en contact par ses sensations avec la matière, si inférieure cependant à l'intelligence. C’est par là que cette Âme souffre, qu’elle jouit, qu'elle hait, qu’elle aime, qu'elle répugne, qu'elle désire, en un mot qu’elle éprouve en elle le mystérieux contre-coup des passions, passions qui sont presque toutes des sensations matérielles communiquées à l’âme immatérielle et transformées en sentiments. Mais c’est par là à ussi qu’elle éprouve la douleur tout intellectuelle de sa condition d’ici-bas et qu’elle prend l’horreur de cette existence, la passion d’en sortir, l'amour de la vraie vie, de la liberté, de l'imrortalité, de l'éternité, de Dieu enfin, jusqu’au désespoir, jusqu’au délire, jusqu’au suicide.
Mais puisque cette seconde faculté, le sentiment, imprime à l'âme, par les passions, par le plaisir et par la douleur, une activité organique qu’elle n’aurait pas eue si elle n’eût été qu'intelligence, il lui fallait, pour diriger et juger cette activité, une troisième faculté d’une nature supérieure à l'intelligence et au sentiment. Cette troisième faculté de l’âme, c’est la conscience. Cette troisième faculté est celle qui achève véritablement notre âme, car elle lui donne ce que les deux autres facultés, l'intelligence et le sentiment, ne lui donnent pas : la moralité. De plus, cette faculté de la conscience est plus divine, en quelque sorte, en nous, que les deux autres, car elle est indépendante de nous. Elle est, pour ainsi dire, la justice de Dieu innée en nous, d’autant plus sainte qu’elle n’est pas libre. L'intelligence peut se tromper, le sentiment peut s’égarer ; la conscience ne peut fléchir ; c’est l’instinct absolu et incorruptible du juste et de l’injuste, du bien ou du mal, du crime ou de la vertu, instinct supérieur à nos passions mêmes et à nos fautes, et qui nous juge même en flagrant délit de nos faiblesses ou de nos iniquités.
C'est par elle que nous sentons si nous agissons selon Dieu
ou selon l’homme ; c’est par elle que nous nous élevons à la vertu; c’est par elle que nous mesurons nos chutes ; c’est par elle que nous disons ce mot sublime et réparateur de Job et de l’humanité: « Je me repens ! »; c'est par elle enfin que nous nous condamnons nous-mêmes, comme Job, à expier volontairement le mal que nous avons fait et que nous avons pensé ; c'est par elle que nous anticipons sur la justice de Dieu, par cette expiation de corps et d'esprit que Job appelle pénitence.
Ce code de la conscience de l'humanité est tellement inné qu’il a été rédigé partout et de tout temps, par tous les législateurs sacrés et profanes, avec des formes différentes de mœurs, mais avec la même uniformité de volonté d’être juste et saint. Ouvrez les codes indiens, ouvrez les codes de la Chine, ouvrez les codes de la Perse, ouvrez les codes de la Grèce, ouvrez ceux de Bouddha, Zoroastre, Confucius, Pythagore, Socrate, Platon, Moïse, le dogme varie, les mœurs changent ; la conscience est innée et universelle,
Voilà les idées que la philosophie spéculative me fait à moimême sur la nature de mon âme. C’étaient à peu près celles de Job, ou de la philosophie antédiluvienne, transmise et comme filtrée traditionnellement depuis la grande aurore intellectuelle de l'humanité dans l’Éden.
Ces idées sont pour moi vraisemblables ; mais sont-elles vraies ? Qui oserait le dire ? Il y a si loin des pensées de Dieu à nos pensées ! Le point de vue universel et infini du Créateur doit être tellement différent du point de vue étroit, fini et ténébreux, de la créature, que, par cela seul qu’une pensée métaphysique paraît vérité pour l’homme, elle peut paraître erreur, petitesse et chimère à Dieu.
Mais nous ne pouvons raisonner et sentir qu'avec l’intelligence, le sentiment et la conscience que Dieu nous a donnés pour converser avec nous-mêmes et avec lui.
Maintenant, pour la pratique, que pouvons-nous présumer philosophiquement dans ces ténèbres et dans ce lointain des volontés divines du Créateur sur l’âme humaine condamnée par lui à ce supplice et à cette demi-nuit de notre existence ?
Nous pouvons et nous devons conjecturer d’abord qu'il l’a
voulu ainsi, puisque cela est ainsi, et que, puisqu'il l’a voulu ainsi, c'est que cela est nécessaire et parfait ; car rien qué de
nécessaire et de parfait ne peut émaner de la volonté et de la perfection suprêmes.
Une fois cette conviction acquise (et cela n’est pas discutable), nous pouvons faire philosophiquement les autres conjectures : les plus vraisemblables et les plus saintes, pour nous expliquer, autant que possible, à nous-mêmes, cette inexplicable existence de brièveté, de misères, de mort et de ténèbres, à laquelle Dieu nous a appelés à son heure sur ce point imperceptible de ses univers.
Quelles sont ces conjectures, selon la raison, selon la foi de tous les grands esprits, depuis Job jusqu’à nos jours, les plus vraisemblables et les plus saintes ? Les voici :
L'homme est une créature qui paraît déchue de sa perfection primitive par quelque grande catastrophe physique, ou par quelque grande faute morale qui n’a laissé subsister que des débris de la première humanité. Le péché est entré dans le monde, selon la tradition chrétienne ; avec le péché, la douleur et la mort. Peut-être aussi n’est-ce qu'une épreuve. Par la raison seule, nous n’en savons rien.
Dans les deux cas cette vie est un supplice ; il n’y faut pas chercher autre chose que la douleur,
Mais ce supplice est une réhabilitation après la mort, s’il est bien accepté; nous en avons pour gage la justice de Dieu, une de ses perfections qui ne mentent pas.
Pour que cette réhabilitation fût possible, il fallait que l’homme fût libre de mériter sa réhabilitation et son immortalité dans une autre vie.
Pour qu’il fût libre, il fallait qu'il y eût combat méritoire et à armes égales entre son intelligence et ses passions ; il fallait qu? sa conscience fût en lui-même le juge de la victoire ou de la défaite.
Pour que ce combat, dont l’immortalité est le prix, fût possible, il fallait qu'il y eût assez de ténèbres sur notre âme pour autoriser le doute, assez de lueurs pour éclairer la foi.
Sans ces ténèbres, l'évidence de Dieu aurait foudroyé l’âme de vérité et de vertu, contraint l’équilibre entre le bien et le mal, entre la lumière et les ténèbres. N'existant plus dans l’homme, le péché aurait cessé d’être possible, et la sainteté aurait cessé d'être méritoire, L'homme n'aurait plus eu sa part d’action propre dans sa propre destinée ; en cessant d’être libre, il aurait cessé d’être l'homme ; sa vertu forcée l'aurait dégradé de sa vertu volontaire, La volonté eût péri avec la liberté. Or, qu’estce que la création sans volonté ? C’est la matière,
Voilà, non pas sans doute le mot, mais l’ombre du mot divin
de l'énigme de nos misères et de nos ténèbres dans notre condi- * tion humaine. Le mot est dur et lourd, mais il est divin. Le soulever depuis le berceau jusqu’à la tombe, c’est le fardeau et l'effort de l’homme. Un jour, ce mystère nous sera révélé dans sa vérité et dans sa plénitude. Il nous est permis de le déplorer jusque-là, mais alors nous n’aurons qu'à le bénir et à l'adorer !
Dans cette condition, non acceptée, mais forcée, que l’existence ténébreuse et misérable fait à l’homme, dans cette vie de supplice ou d’épreuve, l’homme n’a le choix qu'entre deux philosophies :
La philosophie de la révolte, comme celle du Satan biblique ou de Job au commencement de son dialogue avec Dieu : c'est le crime et la démence de la volonté de l’homme substituée à celle de Dieu ;
Ou la philosophie de la résignation, de la foi, de l'acceptation, du repentir et de l’immortelle certitude. — Scio quod Redempor meus vivit. — Je sais qu'il y a une justice et une réhabilitation dans le ciel ! C’est la philosophie de la raison, car Dieu, comme dit Élihu à Job, est plus grand que nous ; c’est la philosophie de la nécessité, car Dieu, comme ses œuvres le disent à Job, est plus fort que nous ; c’est la philosophie de la sainteté, car, comme dit l'Évangile, c’est la conformité de la misérable, fragile et perverse volonté de l’homme à la volonté parfaite, sainte et divine de Dieu; c’est la divinisation de la volonté humaine, car notre volonté devient Dieu en s’assimilant contre elle-même à Dieu !
Toute autre philosophie ne sert qu’à verser un poison de plus dans ce calice humain déjà si amer et si salé de nos larmes.
Je comprends, comme Job, que l’âme irritée et indignée au commencement de son supplice, sans savoir pourquoi elle l’a mérité, appelle son Créateur en jugement devant l’éternelle équité révoltée en elle, et qu’elle lui dise : « Maudite soit la nuit où un homme a été conçu ! »
- Le blasphème contre l'existence est un péché, mais c’est le plus noble des péchés, car c’est le plus courageux et le plus fier ; c'est le cri du supplicié interpellant et défiant son bourreau dans le supplice ; c’est le péché des braves, et non des lâches : il a sa grandeur au moins dans sa folie. Hélas ! hélas ! qui de nous ne l’a commis mille fois dans la vie, s’il a ces fibres fortes et sensibles auxquelles les tortures de la vie et de la mort font rendre des gémissements et des hurlements qui vont du suicide du
corps jusqu’au blasphème, ce suicide de l’âme ? Quant à moi, j'avoue avec honte et douleur que c'est le crime qui m'a le plus tenté dans ma viel; mais je dis depuis longtemps comme Job : J'ai péché et je me repens. Ce sont les deux mots de tout ce qui vit, de tout ce qui pense et de tout ce qui pèche ici-bas.
L'homme n’a qu’une véritable gloire : s’humilier ! L'humilité est le plus beau mot de Job et le plus saint mot de l'Évangile. Celui qui à inventé ce prosternement intérieur de l'âme a inventé le seul rapport de l’âme à Dieu.
.… Voilà la philosophie de Job après qu’il a ravalé son orgueil avec ses blasphèmes et ses larmes, et qu'il a crié le grand mot : « Je m'humilie et je me repens ! »
Je m'humilie et je me repens ! Que ces deux mots soient aussi les nôtres, et ils nous conduiront au troisième mot, qui achève la trinité humaine : J'espère.
Ces trois mots sont la philosophie du monde, comme ils furent la philosophie du désert. Job les a dits avant nous, nous les redi-
rons après lui.
Trouvez mieux ! Ë
(Entretien XI, 1857
1. Par exemple dans l'Ode au Désespoir, voir le volume Poésie I, p. 360.
N 1858 commença la débâcle financière du poète. FE Une souscription nationale, autorisée par l’empereur et à laquelle Lamartine finit par se résigner, ne produisit que des résultats dérisoires. On chansonnaït la détresse du vieillard; on caricatura « le Bélisaire du pont des Arts! ».
La vie matérielle devint un obsédant problème. Le découragement accablait par instants le grand homme déchu:
« Je m'intéresse à mon nom après ma mort, s’écrie-t-il, exactement autant qu’un fiacre vermoulu et en poussière s'intéresse au numéro qu’il a porté dans la rue!...?» s
Le 12 novembre 1858, Lamartine adresse un émouvant appel à la piété des souscripteurs à son Cours, dans l’Entretien XX XV : « Explication franche avec MM. les Abonnés... »
Le plus souvent il s'efforce de conserver un silence douloureux et hautain. Mais parfois son cœur plein de sanglots éclate, et, répudiant toute dignité inopportune, laisse déborder sa peine et sa misère. La Préface générale des « Œuvres complètes » est un nouvel appel à la bonne volonté des lecteurs, et un nouvel acte de contrition.
Retour sur le passé.
VoiLA MES ŒUVRES! Je ne les publie pas par vanité ; je ne dis pas comme Horace : Exegi monumentum. Je suis si loin de me glorifier devant ce monceau de feuilles mortes ou éphémères tombées du rameau de l'arbre de ma vie, dont je sens déjà les racines mourir, que je dis en toute sincérité : Je voudrais n'avoir jamais su écrire.
.… Si j'avais à recommencer la vie, sachant ce que je sais, je n'y rechercherais pas le bonheur, parce que je sais qu'il n’y est pas, mais j'y rechercherais soigneusement l'obscurité et le
1, Un dessin satirique le représente expédiant des paquets de ses œuvres : « Vous voyez! Je m'édite ! — Quoi ! encore des Méditations? — Hé non! je me fais éditeur! »
2. Propos tenu à Dargaud, cité par J. Des Cocxers, La Vie intérieure de Lamartine P:440.
ai: :
silence, ces deux divinités domestiques qui gardent le seuil des moins malheureux.
Si donc je livre encore mon nom presque posthume aux retentissements et aux controverses littéraires de mon temps, si je désire que la critique ou l’indulgence fassent encore un peu de bruit utile autour de ces volumes, ce n’est pas que j'aie le goût de la publicité, c'est que j’y suis condamné comme à mon supplice. Je paie la vaine gloire de ma jeunesse par l’humiliation de mes jours avancés.
Pourquoi ai-je réveillé l’écho qui dormait si bien dans les bois paternels ? Il me poursuit, maintenant que je voudrais dormir à mon tour. C’est sa vengeance et c’est mon expiation.
Je le dis sans aucune fausse modestie, je ne crois pas léguer un héritage de chefs-d’œuvre à la plus courte postérité. J'ai trop écrit, trop parlé, trop agi, pour avoir pu concentrer dans une seule œuvre capitale et durable le peu de talent dont la nature m'avait plus ou moins doué. Comme le grand oiseau du désert (qui n’est pas l'aigle), j'ai semé dans le sable çà et là les germes de ma postérité, et je n’ai pas assez couvé, pour les voir éclore, les œufs dispersés du génie.
J'ai eu de l’âme, c’est vrai : voilà tout. J'ai jeté quelques cris justes du cœur. Mais si l’âme suffit pour sentir, elle ne suffit pas pour exprimer. Le temps m’a manqué pour une œuvre parfaite, parce que j'ai dilapidé le temps, ce capital du génie.
Puisse le public ne pas se tromper au mobile qui me fait revenir sur ces traces de mes sentiments ou de mes idées: c’est un sacrifice au devoir, très pénible, mais très obligatoire.
Ne pouvant vendre de la terre, je vends de l’amour-propre : car je ne prétends pas me glorifier de ces œuvres.
Certes j'aimerais mille fois mieux prendre toutes ces pages sans les relire et sans provoquer personne à les relire ; j’aimerais mieux en faire un bûcher de papier noirci, et en livrer au vent du soir la vaine fumée !
Mais la conscience est là qui me dit : « Arrête ! Tu dois du pain à des centaines de bouches ; tes œuvres ont un prix matériel avec lequel s’achète l’aliment de ces familles envers qui tu
. es redevable de leur existence, Prie les hommes d’acheter de toi
ces vanités de plumes : ces vanités deviendront saintes en devenant du pain quotidien. »
Encore une fois, aucun autre motif que celui-là ne me contraint à cette publication.
(Préface générale aux Œuvres complètes ; extraits, 16 avril 1860.)
Toutes ces besognes de librairie ne réussirent point à assurer à Lamartine la sécurité du lendemain. En 1861 « il s’arracha le cœur » et vendit la maison paternelle de Milly. Puis il dut se séparer de celle de Montceau. A certains moments le Cours parut en retard, faute d’argent pour payer l’imprimeur !
La ville de Paris concéda à Lamartine, en 1860, un chalet d’habitation situé près de la Muette, sur le boulevard de l’Empereur1. Située à l’orée du bois de Boulogne, dans une solitude alors quasi champêtre, la petite maison séduisit le poète attristé. Il y transporta son magasin de librairie, et y reprit ses travaux de forçat de la plume.
Son ami Dargaud nous l’y dépeint, en février 1863 :
« Ce n’était plus, comme à Saint-Point, le vent dans les sapins.., le murmure de la cascade, le chant du rossignol qu'il écoutait ! Non, c'était le coup de la cloche, le bruit des pas ou de la porte qui lui annonçait un abonné à son Cours de Littérature ou un souscripteur à ses Œuvres complètes. Il s'est levé plus de vingt fois pour aller voir à travers les vitres de l’antichambre les visages qui lui représentaient tous une monnaie d’or ou un billet de banque. Il en rit, mais il en pleure aussi bien, quoiqu'il m'assure qu'au lieu d’un cœur il n’a plus qu’un chiffre dans la poitrine. Cette grande âme souffre et se calomnie par passetemps. »
Lamartine avait alors soixante-treize ans. Quinze ans auparavant, la France entière avait acclamé son nom et l’avait pour un temps considéré comme son sauveur !
« Les témoins contemporains de cette agonie l’appelèrent déchéance. Non ! aux yeux des élites successives, qui prononcent les arrêts souverains de l’histoire, ceci au contraire est ascension : ascension du triomphe au sacrifice et du sacrifice au martyre, et le spectacle de la mort si lente à emporter cette grande poussière ne nous émeut pas moins que les chants divins des heures matinales sous le rayon rapide de la jeunesse et de l’amour ! » (Paul Des- CHANEL, Discours prononcé à Bergues, le 2 septembre 1913.)
Le malheureux écrivain, traqué par $es créanciers et fléchissant moralement sous le poids de son infortune, lança un nouvel appel dans l’Introduction des Mémoires politiques.
Si monotones qu’aient dû paraître ces implorations à la charité déguisée des lecteurs et des souscripteurs, elles restent pathétiques par la fréquence de leur répétition.
1. Aujourd’hui : avenue Henri-Martin. La maison de Lamartine occupait l'emplacement où se dresse l’immeuble portant le n° 109.
Pourquoi j'écris encore...
JE NE suis ni jaloux de revenir complaisamment sur le passé de mon existence, où chaque pas en arrière est maintenant une douleur de plus, ni jaloux de mendier rétrospectivement quelques admirations littéraires, ni jaloux d'obtenir quelques applaudissements politiques des tribunes ou des places publiques. Tout cela m'est également indifférent ou odieux, Je donnerais une partie de ma vie pour n'être pas obligé de revenir sur le reste. Tout m'est pénible par le contraste, ou tout m'est amer par le sentiment du présent dans cette revue de ma vie. Je l’ai semée dans les grands chemins qui ne mènent à rien. Qu’elle y reste, et que son souvenir y meure avant moi, c’est ma seule ambition. L'ombre, l’ombre, l'oubli, l’oubli, le silence, le silence, voilà mes seuls désirs, si je pouvais en former qui fussent exaucés pour mes derniers jours !.. Mais la Providence ne me laisse pas même ce triste asile du silence et du néant. Allons, debout ! il faut écrire, puisque tu as écrit !
D'autres écrivent complaisamment dans les dignités et les loisirs leurs souvenirs oratoires, leurs mémoires politiques ; saint Augustin écrivait par piété ; Jean-Jacques Rousseau écrivait par vanité ; Saint-Simon écrivait par malignité ; ceux-ci par personnalité, ceux-là par ambition de se justifier et de recueillir les admirations et les regrets du monde. Moi, je l'avoue franchement, je n’écris ni par piété, ni par vanité, ni par méchanceté, ni par personnalité, ni par gloriole de poète, de politique ou d'écrivain. J'écris, faut-il le dire, par nécessité !
Après avoir fait des métiers de poète, d’historien, d’orateur, l’amusement et l’ornement de ma jeunesse, je me vois forcé, sur mes jours avancés, d’en faire métier et marchandise : métier d’honnête homme, marchandise de probité et d'honneur.
Tu dois plus que tu ne peux payer à des hommes qui, dans les temps difficiles, t'ont livré avec confiance leurs économies, leur nécessaire même pour t'aider au salut de la patrie. Quand le moment est venu de payer pour toi et pour les autres, il a fallu
permettre à tes amis de proposer à la France de venir au secours de celui qui ne lui avait refusé ni sa signature, ni son or, ni son sang. Elle a détourné la tête. Alors tu as dit à ceux qui t’avaient prodigué leurs secours : « Attendez un peü ; je vais vendre mes biens, berceau, tombeau, tout pour m’ensevelir dans mon honneur, sinon dans un cercueil à moi ! » Tu as tout vendu en effet?, et cela ñ’a pas suffi ; mais tu vis encore : vends ta vie !
Et j'ai vendu ma vie, et je cherche, peut-être en vain, des acheteurs pour achever de sauver ceux que mon imprudence . a perdus. Eh trouverai-je ? Dieu le sait.
J'écris donc par nécessité ! Triste muse, mais muse sainte quand c'est Diéu qui vous l’envoie en châtiment et qui l'inspire. J'écris au milieu des plus déplorables circonstances où jamais uñ homme public se soit trouvé jeté sur la fin de sa vie. Mes biens vendus où éngâgés én totalité, depuis le toit jusqu'aux fondations, depuis le berceau que j'ai tant aimé et où je n’ose plus reéparaître, jusqu'au tombeau que je m'étais préparé à côté de ma mère et de ma fille, et où l’on n’aura pas le droit de me rapporter5 : cadavre sans patrie, expulsé de la terre natale. J'écris sous un toit dont tout le monde peut me chasser demain, faute par moi d'en payer le loyer ou d’en payer l’arrérage : j'écris sur les décombres dé mon propre foyer qu’il faudra livrer demain à ceux qui mé font grâce aujourd'hui : j'écris interrompu vingt fois par matinée par des malheureux qui viennent s’informet si j'ai pu vendre hier assez pour les faire vivre demain |!
Voilà comment et pourquoi j'écris ce dernier de mes livres ; et des milliers de riches, auxquels je n’ai pas été si cruel, passent devant ma porte avec un sourire, sans entrer pour acheter avec un peu d’or les livres qui coûtent tant de larmes, tant de veilles, tant d’honorable passion de secourir ceux à qui l’on doit sa dernière haleine ! O suicide ! que tu vengerais bien une telle dureté du temps, s'il n’y avait ni Dieu dans le ciel, ni femme, ni rien après toi Sur la terre, ni misérables à qui tu dois tes dernières lignes ! Mais non, ne t’affranchis pas de la vie ; laisse-toi tuer par le travail et par l'angoisse ! Tu apprendras ainsi comment les
1, Allusion à l’échec de la souscription nationale de 1858.
2. Il avait vendu Montceau et Milly. I] lui réstait Saint-Point.
3 Lamartine exagère ; Saint-Point lui demeura, et il y fut inhumé.
4. En 1863 Lamartine habitait le chalet que lui avait concédé la ville de Paris ; il n’en payait pas le loyer, et n’avait pas à redouter d’en être chassé, Mais peut-être la préface avait-elle été écrite añtérieurément à cetté année-là ?
peuples reconnaissent ceux qui se sont perdus pour les sauver. Servez-les après cela ! Oui, servez-les, mais pour Dieu, ét non pas pour eux.
Voilà sous quel poids d’angoisses j'écris ce que vous allez lire. Ou plutôt, non : je dirai hardiment, en pensant à ceux qui attendent le prix de mon travail forcé, le mot de Thémistocle : Frappe, mais écoute ! Ne me lisez pas, mais achetez-moi, nots y gagnerons tous les deux.
Ceci est mon dernier livre.
(Mémoires politiques, Introduction, 1863.)
Cette même année, Lamartine perdit (le 23 mai 1863) sa fidèle et dévouée compagne, admirable de courage et de résignation dans leur détresse commune. Le poète était cloué au lit «et rugissant de douleur ». Il lui fut impossible de se lever pour suivre du regard le cercueil de sa femme.
Une consolation lui resta. Il avait auprès de lui, depuis 1854, sa nièce dont il avait fait sa fille adoptive : Valentine de Cessiat, fille de sa sœur préférée.
Née en 1820, Valentine avait l’âge qu’aurait eu Julia. Elle adorait son oncle autant que celui-ci la chérissait.
« Je crois qu’il a été donné à bien peu d’être tant aimés et d’aimerautant.….», lui écrit-elle. « Je vous embrasse ; je ne sais si c’est comme une fille, une amie, une nièce ; mais ce que je sais, c’est que, quel que soit le sentiment, il durera autant que ma vie.»
Et Lamartine à son tour de répondre :
« Que ta naïssance soit bénie !... Dieu ne m’a laissé que toi sur la terre par qui il puisse n’’arriver de la joie, du bonheur, de l’affection !... »
« Sans elle, répétait-il encore, notre demeure ne serait que sépulcre anticipé... Valentine me désattriste de tout ! »
Ce fut avec cette pieuse Antigone que le poète coula les dernières années de sa vie, Se reposant avec confiance sur la sollicitude de sa fille adoptive, 1 s’enfonçait stoïquement dans le silence et l'ombre.
« À quoi bon vivre ? demandait-il. A quoi bon recommencer chaque matin la tâche cruelle ?.. »
Au soir de cette longue carrière de labeur, le grand homme malheureux eut du moins l’amère satisfaction de pouvoir se rendre justice : « J’ai payé plus de six millions, déclarait-il?, en quatorze ans d’efforts surhumains. »
1. Voir dans le volume PoÉsie II, BIBLIOTHÈQUE LAROUSSE, la pièce intitulée Un noft,
et son commentaire, 2. À M. Chamborand de Périssat, 1er août 1866,
Le 8 mai 1867, une loi de tardive réparation accorda au poète, à titre de récompense nationale, une pension viagère de vingt-cinq mille francs. Il n’en éprouva aucune joie. I1 avait trop souffert, son cœur s'était fermé à l’hommage des hommes. « Je suis comme les chiens qui se cachent pour mourir. » A sa fille adoptive, qui tendrement l’exhorte, il réplique durement : « J’ai bien gagné le droit de me taire ! »
Brusquement les forces du vieillard le trahirent. Son esprit déclina dans un morne crépuscule. Un de ses derniers amis, le baron Chamborand de Périssat, a décrit le poète mourant :
« Il était là, abattu par la vieillesse ; les ombres de la mort commençaient à voiler son grand esprit. Je me souviendrai toujours du frisson qui m'a traversé lorsque je l’ai vu, à demi couché sur un canapé, dans son salon du château. Le soleil inondait la pièce de lumière et de chaleur, les lilas fleuris l’embaumaient de leur parfum. Le grand homme, insensible à l’éclat du jour, aux aromes du printemps, et même au bruit des visiteurs, avait les yeux fermés et semblait dormir. MI Valentine nous accueillit avec sa grâce habituelle. À mesure que son oncle s’affaissait davantage, elle intervenait avec plus de sollicitude.. Elle déployait dans son rôle d’ange gardien une grâce véritablement charmante...1 »
Ce fut elle qui, le 27 février 1869, tandis qu’une tempête ébranlait le toit du modeste chalet de Passy, posa sur les lèvres blêmies de Lamartine le crucifix d’Elvire, et lui ferma les yeux...
« Mile Valentine » vécut désormais dans le culte de ce grand souvenir : elle lui voua le reste de sa vie.
« Tout ce qu'on dira ou fera pour lui ne pourra jamais satisfaire mon cœur dans l’immensité de sa tendresse et l’idéal vrai qu'il garde de lui... Ma place est à son foyer, dans l’ombre, loin de tous ceux qui le foulent. Je ne comprends pas une autre vie, et c’est celle dont je ne veux pas sortir, parce qu'ainsi je me sens dans sa volonté. Suivre cette volonté, voilà le but de
ma conduite et ma seule consolation. Ne suis-je pas ensevelie avec lui ??»