‹ Œuvres de Le Sage (volume 2)Chapitre 131 sur 253 · LIVRE m, CHAP. V. a · texte numérisé non relu

LIVRE m, CHAP. V. a

cœur d'un amant l'avoient éloigné de moi, et je cralgnois son désespoir, qui m'étoit connu ; je courois donc après lui pour tâcher de soulager ses maux; et la fortune qui ne se lasse point de me persécuter m'a conduit dans ce triste pays d'Altîn : ce royaume est à présent gouverné par une femme, parce que le roi Marquinor, qui en est le souverain, est allé avec le roi du Cathay au secours d'Angélique, que l'empereur Agrican tient assiégée dans Albraque.

Cette femme , à qui Marquinor a confié l'adQiinistrationde tout son état, est la plus méchante et la plus cruelle personne de son sexe; c'est une magicienne. Falerine, c'est son nom, fait un accueil favorable à tous les étrangers qui arrivent en Ahin; et lorsque, séduits par ses manières gracieuses , iis ne s'attendent à rien moins qu'à une perfidie de sa part, elle l«s fût inhumainement renfermer dans une obscure prison, pour servir de pâture à un horrible dragon qui garde l'entrée d'un jardin enchanté dont elle fait ses délices; on livre chaque jour à ce moqstre, pour sa nourriture, un chevalier et une' dame dont les noms sont écrits sur une liste à mesure qu'on les prend.

Je fus pris par trahison , ' comme les autres , et je restai quelques mois en prison avec une infinité de chevaliers et de dames qui y étoient ; pendant que je vivois ainsi dans les fers , sans espérance de pouvoir éviter le sort qui m'étoit destiné, notre geôlier vint secrètement me tirer de prison, en me disant : Sortez, vous êtes libre. Surpris de cet événement, j'en demandai la cause au geôlier, qui me dit : Un chevalier vous a rendu ce bon office, c'est tout ce que je puis vous dire;

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aSo BOLAND L'AMOUREUX,

sauvez-vous, sans tarder, si vous voulez vous dérober S la mort. A ces mots il me quitta brusquement ; je sortis dans l'obscurité, et je me retirai dans un petit village voisin, en faisant beaucoup de réflexions sur cette aventure, sans pouvoir être au fait. Mais, hélas! j'appris hier, par la voix publique, qu'on doit aujourd'hui conduire au dragon un chevalier nommé Prasitde : je n'ai pas eu de peine à juger après cela que ce parfait ami a voulu me sauver en se livrant lui-même pour moi; mais j'ignore comment cet échange s'est pu faire. Concevez, noble chevalier , quelle doit être mon afRiction. Quoi donc, je soufTrirai que ce cher ami perde le jour pour moi? Ah! je ne puis soutenir cette pensée, et j'ai résolu de faire voir à Prasilde que je déteste une vie qu'il veut conserver aux dépens de la sienne ; bien que je n'espère pas pouvoir le secourir, je veux attaquer ceux qui le conduiront au supplice, en quelque nombre qu'ils soient, et je l'attends en ce lieu , par oit il doit nécessairement passer.

Il versa un torrent de larmes après avoir dit ces paroles, et fit des plaintes si touchantes, qde Renaud ne put s'empêcher de pleurer avec lui. Ce paladin jugea bien que c'étoit Irolde, et, s'intéressant ponr lui , il se proposa d'afironter les plus grands dangers pour le tirer de peine. Généreux chevalier, lui dit-il, ne désespère point de la délivrance de ton ami; quand ceux qui le mèneront au supplice seroient en plus grand nombre qu'ils ne seront , que pourront tous ces gens de néant contre deux hommes de cœur? Hélas! brave chevalier, lui répondit Irolde, le comte Roland ni son cousin Renaud ne sont point ici pour exécuter ce

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haut fait d'armes ; éloignez-vous plutôt : je ne voudrois pas vous voir mettre, pour l'amour de moi, votre courage à une si rude épreuve. Je ne suis point Roland , répliqua le fils d'AymoD en souriant, et toutefois je veux tenter celte aventure en faveur de deux amis si parfaits.

Comme le seigneur de Montaubanachevoit de parler, il vit descendre du haut d'une petite émineoce voisine, un assez grand nOmbredegensarmés;il étoientplusde mille; on apercevoit au milieu d'eux un chevalieret une dame liés comme descriminels qu'on mène au supplice. T^chevalierétoit monté sur son cheval et la dame sur sa haquenée; un homme de fort mauvaise mine , roux , borgne, balafré, et plus gros qu'une tour, marchoit à la tête de cette troupe. Il se nommoit Rubicon. Renaud ne s'arrêta pas long-temps à les considérer; dès qu'il connut ce que c'étoit, il sauta sur Rabican sans mettre lepiedàrétrier,et,tirantFlamberge, il fondit comme un foudre sur Rubicon, qu'il coupa en deux par le milieu du ventre; il pénétra ensuite jusqu'aux victimes en faisant un horrible carnage de leurs conducteurs, quoiqu'il ne vît qu'à regret rougir ses armes d'un sang si vil. L'épouvante dispersa bientôt ces malheureux, et cette expédition fut si brusque, qulrolde n'eut presque plus rien à faire, lorsqu'il voulut se mettre de la partie.

Maisquel fut l'étonnement du fils d'Aymon , et quelle joie ne sentit pas ce généreux paladin, quand, après avoir mis en fitite les soldats de Falerîne, il reconnut que la dame qu'on vouloit immoler avec Prasilde étoit la helle Fleur-de-Lys! il désespérait de la revoir, et il

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a5a ROLAND L'AMOUREUX.

ne pouvoit comprendre par quel bonheur elle n'avoit

pas péri dans le fleuve.

Tandis qu'en la déliant il lui témoignoit la satisfaction qu'il avoit de l'avoir retrouvée, et qu'elle répondoit à ses sentiments par des transports de joie qu'on ne peut exprimer, Irolde ôta les liens de Prasilde. Ces deux amis s'embrassèrent mille fois, et leurs jeux baignés de larmes faisoient coonottre les mouvements dont leurs cœurs étoient agités : ils marquèrent leur reconnoissance au prince de Montai^an, qui les embrassa et les pria de le recevoir en tiers dans une si parfaite amitié.

Comme la nuit approchoît, ils se mirent tous quatre en marche pour gagner la plus prochaine habitation ; chemin faisant , Prasilde leur apprit comment il avoit procuré la liberté à son ami. Après avoir, dit-il, dispensé Tliisbine et son époux de me tenir la promesse qu'ils m'avoient faite , je partis pour les Indes : ce n'est pas que j'espérasse qu'en m'éloignantde l'objetde mon amour, je pourrois l'oublier ;j'allois pjutôt chercher dans lesaventures la fin d'une vie qui ra'étoit odieuse. Je parcourus pourtant la plus grande partie des Indes, sans trouver la mort , que je mendiois partout; ma mauvaise étoile me fit toujours sortir heureusement des périls où je m'engageai. Je vins ensuite dans ce pays d'Altin , où j'appris avec étonnement la cruauté de Falerine, la construction de son jardin merveilleux, et la cruelle coutume qu'elle y avoit établie; de bonnes gens m'avertirent àe prendre garde qu'on ne me surprît, comme l'on avoit fait un grand nombre d'étrangers de l'un et de l'autre sexes, ï|ui avoient été livrés au dragon de la magicienne.

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