LIVRE III, CHAP. V
Au lieu de profiter de l'avis qu'on me donnoit, je sentis naître en moi un dé»ir curieux de savoir plus particulièrement tout ce qui regardoit le jardin enchanté, ou, pour mieux dire, je formai le dessein de délivrer, s'il étoit possible, les dames et les chevaliers qui étoient dans les prisons de Falerine. Pour y parvenir, je pris un habit à la façon du pays; et, sous cet habillement, n'étant pas reconnu pour étranger , je trouvai moyen de faire connoissuice avec le geôlier des prisons de la magicienne. Il me dit qu'elle avoit su produire par ses charmes, dans un lieu aride et désert, un jardin oîi brilloient mille beautés qui surpassoient t'effortde la nature; qu'ayant appris par son art que ce jardin devoit un jour être détruit par un chevalier chrétien de la cour de Tempereur Charles, appelé Roland, pour détourner ce malheur, elle avoit fait transporter en ce lieu par ses démons le plus monstrueux dragon des déserts de Lybie, outre qu'elle avoit formé par ses enchantements d'au* très monstres encore plus redoutables, pour défendre les entrées de ce jardin ; ce n'est pas tout , ajouta le geôlier, elle fait emprisonner tous les étrangers, hommes et femmes, qui viennent dans ce royaume, et les fait servir de pâture au dragon qui garde la première entrée ; avant que de mener au supplice ces malheureux, on les oblige, de force ou de gré, à déclarer leur nom et leur patrie, s'ils ne t'ont fait dès qu'on les a pris ; j'en fais une liste, que je garde, et que je porte tous les jours à la magicienne, pour voir si le comte Roland n'y est point.
Quand le geôlier m'eut instruit de toutes ces choses, continua Prasilde, il me montra la liste. Que devins-je
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a34 ROLAND L'AMOUREUX,
lorsque je lus le nom d'Irolâe? Saisi de douleur et d'effroi, je conjurai le gaôlier de remettre ce chevalier en liberté : il me représenta que le nombre de ces prisonniers étoit connu, et qu'il ne pouvoit en sauver un sans s'exposer au plus cruel châtiment. J'eus beau lui faire de belles promesses, la crainte de ne pouvoir délivrer impunément mon ami l'empêcha de se rendre à mes instances ; tout ce que je pus obtenir de lui , fut qu'il relâcheroit Irolde, si je lui foumissois un autre homme à sa place : je résolus d^ me livrer moi-même. Le geôlier, surpris de ma résolution, voulut par pitié m'en détourner; mais, me voyant obstiné à périr, il me fit entrer en prison pendant la nuit, et en fit sortir Irolde, qui ne me reccMinut point dans l'obscurité. Voilà de quelle manière je déhvrai mon ami, poursuivit Prasilde ; mais je suis en peine à mon tour de savoir par quelle aventure je le retrouve au pays d'Ail tin, lui que j'avois laissé en paix avec Thisbine, et que rien, ce me semble, n'obligeoit à sortir de Baie.
Après votre départ, dit alors Irolde, je me représentai que vous alliez chercher la mort, et cette idée, dont mon esprit ne pouvoit se détacher, me plongea dans une liuigueur que Thisbine en vain s'efforça de dissiper. Enfin le regret dene vous pins voir troubla mon repos à tel point, que je pris la résolution de courir après vous, et de vous ramener à Baie. La difficulté étoit de faire agréer mon dessein à Thisbine ; effectivement elle le combattit par les plus fortes raisons, et elle ne cessa de s'opposer à mon départ, que lorsqu'elle vit bien que mon opiniâtreté là-dessus ne pouvoit être vaincue. Je partis donc, et pris d'abord le chemin des
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-Indes, où je savois que vous étiez allé; je vous dierchaipartout ce grand royaume, et, n'y apprenant point de vos nouvelles, je tournai mes pas vers ce pays d'Al tin. J'y fus à peine arrivé, que j'entendis parler des prisons de Falerine; je craignis alors, mon cber Prasilde, que vous n'eussiez eu le malheur de tomber dans les fers de la magicienne, et je résolus de ne rien épargner pour m'en éclaircir. Mais pendant que je songeois aux moyens d'en venir à bout, je fus arrêté par un grand nombre de gens de guerre qui se jetèrent tous ensemble sur moi, et me menèrent en prison.
Irolde cessa de parler en cet endroit, et le fils d'AymoD, citarmé de l'amitié parfaite qui unissoit ces deux chevaliers persans, se réjouît avec euK de l'heureux sort qui les rassembloit.