LIVRE III, CHAP. VIII. a
àe flammes, et bordée d'un fil d'or tout autour. Son coursier, blanc à taches rouges, paroissoit des plus vigoureux, et sa lance avoit ëté faite d'un bois naturellement rouge, et aussi dur que le fer.
Le chevalier, comme jel'ai dit, et la guerrière s'étolent éloignés pour prendre du champ ; ils revinrcut l'un sur l'autre avec impétuosité. Quelque forte que fût la lance de la reine , elle se rompit en éclats, sans que le noble paladin en fût ébranlé dans les arçons ; mais il haussa ta sienne, comme s'il eût dû rougir de vaincre une femme, et acheva glorieusement sa carrière , laissant son orgueilleuse ennemie sans espérance de l'abattre. Qand elle vit sa lance rompue, et que le chevalier étoit encore en selle , on ne peut exprimer le dépit qu'elle en eut. Elle prit à partie ses dieux Tervagant et Mahomet, et les menaça de les priver de ses hommages; mais ce qui lui fait le plus de peine, c'est que ce guerrier ait voulu l'épargner. Sa fierté s'indigne de ce ménagement, et lançant sur le paladin des regards pleins de honte et de rage, elle lui dit d'un ton altier : Quelle est donc ta pensée, audacieux inconnu? Dédaignes-tu d'employer tes forces contre moi? Ah! sache qu'au lieu d'affecter à contre* temps un vain respect indigne de mon courage , tu as besoin de toute ta valeur pour défendre ta vie et ta liberté.
Grande reine, lui répondit Renaud, vous pouvez m'ôter le jour, si vous le souhaitez : je suis trop glorieux d'être échappé à la première atteinte de votre lance, et je juge bien que je ne pouiTois soutenir dans un plus lon^ combat votre valeur, qui est égale à votre beauté. Dispensez-moi donc A ce discours, inter-
C,q,t,=..=ïG00g[C
a66 ROLAND L'AHOUREUX.
rompit Marphise tout ^mue, je reconnois que tu es de la cour de l'empereur ChaHemagne; mais il ne s'agit point ici de louanges ni de galanterie; je prends ton langage flatteur pour une injure, et ne te regarde pins que comme mon plus grand ennemi. Ahl Madame, répliqua Renaud, ce sentiment est injuate;et,malgréTotre courroux, que jen'ai point mérité, je ne puismerésoudre à répandre un si beau sang. Crois-tu donc, reprit-elle fièrement, que mon sang soit si facile à répandre? Ta vie^ que je vais sacrifier à ma vengeance, vatetirerdecette erreur. Alors, tirant sonépée, elle l'assaillit si luiisquement, qu'il vit bien qu'il falloit songer tout de bon à se défendre. Cependant, quelque danger qu'il y eût pour lui dans le parti qu'il prenoit, il se résolut à ne point faire rougir Flamberge du sang d'une dame. Après avoir essuyé deux pesants coups qu'elle lui déchargea sur le casque de Membrin , doht la bonté lui sauva la vie, il ta saisit au corps de ses bras nerveux , et s'efforça de la mettre hors d'état de lui nuire. La guerrièrele saiùt de même, se flattant qu'elle l'étoufferoit par sa force extrême, ou que du moins elle l'enlèveroit des arçon»; mais le paladin £ut résister à ses efforts, et ils ne purent jamais s'abattre l'un l'autre; enfin la reine, se lassant de l'opiniâtreté de son ennemi, quitta cette manière de combattre, et lui donna un si grand coup de poing de son gantelet de fer sur la joue, qu'il en fut tout étourdi ; le sang lui sortit en abondance par le nez et par la boucbe. La douleur qu'il ressentit du coup l'obligea de lâcher prise. La princesse profitant de ce temps-là, piqua son cheval, s'éloigna, et revint d'une course rapide fondre sur Renaud, l'épée à la main , et
L;,q,;,=..=ïGooglc;
LIVAE III, CHAP. Vlll. ad;
fendit son boudier, qu'il lui opposa. Le chevalier, à 8on tour, la frappa, mais seulement du plat de Flambage, pour la mettre hors de combat sans la blesser. La pesanteur de son coup obligea la reine à plier la tête jusque sur l'arçon de la selle ; mais elle s'en vengea par un autre coup qui renversa Renaud sur la croupe de son cbeva); il ne pouvoit que succomber, puisque les forces de Marphise égaloient les siennes, et qu'elle avoit de plus sur lui l'avantage d'avoir des armes enchantées qu'aucun acier ne pouvoit entamer.
Le paladin se remit, et le combat alloit recommenoer avec plus d'acharnement qu'auparavant , lorsque le roi Galafron, à la tète d'une partie de ses troupes, arriva dans ce lieu. Il poursuivoit un reste de Tartares qui fuyoient de ce côté. Il s'arrêta pour considérer la reine et le guerrier qui étoient aux mains; et, comme il reconnut le bon cheval Rabican , qu'il avoit donné à son fils Argail, il fut ému de doulenr et de colère en le voyant. O mon cher (ils ! dit-il dans son transport , voici donc le (rattre qui a borné tes jours au milieu de leur course ; c'est lui sans doute , puisqu'il possède Rabican. A ces mots, il courut plein de fureur sur le paladin, et le frappa derrière d'un coup que son ressentiment rendit plus fiesant que son âge ne sembloit le permettre. Renaud en chancela sur la selle ; mais la 6ère Marphise, indignée qu'on osât attaquer un guerrier qui combattoit contre elle, poussa son coursier sur te roi; et, dédaignant d'employer contre lui le fer, elle lui déchargea un si furieux coup de poing sur son casque, qu'elle jeta ce vieux monarque tout étourdi aux pieds de son cheval.
C,q,t,=..=ïG00g[C
Parmi ce grand nombre de peuples qui te suivoient, les uns accoururent pour le secourir, tes autres s'empressèrent de le venger ; mais ces derniers se repentirent bientôt du soin dont ils s etoient chargés. La terrible Marphise en fit une étrange boucherie ; et le carnage fut encore bien plus grand lorsque Renaud , Irolde et Prasilde se furent joints à tu reine contre les sujets de Galafron.
Sur ces entrefaites, Brandimart, qui poursuivoit aussi lesTartares, arriva dans cet endroit; mais comme il s'approcha du fleuve pour y étancher une soif pressante qui le dévoroit, il aperçut sur ses bords sa chère Fleur-de-Lys qui s'y étoit retirée avec les dames de Marphise, pour être à quelque distance de la mêlée. Il ne se souvient plus de rien ; tout autre soin cède à celui de courir à l'objet de son amour; il descend de cheval , et va se jeter aux genoux de sa maîtresse , qui , partageant la joie dont il est animé, le relève, et t'embrasse très étroitement. Que n'ont point à se dire deux amants qui se revoient après une longue absence? Pour s'entretenir sans crainte d'être interrompus , ils marchèrent tous deux vers un grand bois qui n' étoit pas loin de là.
Cependant les troupes du Cathay se rassemblèrent autour de leur roi, que l'on avoit remonté, et ce vieux prince animoit tous ses gens contreRenaud, qu'il croyoit le meurtrier de son fils. Un monde d'ennemis fond sur le guerrier françois; et comme les Indiens, à la tête desquels s'étoient mis les rois Adrian et Balan, Hubert du Lion, Clarion et Ântifort, venoient encore au secours de Galafron, le paladin, Marphise, Irolde et
C,q,t,=..=ïG00glC