‹ Œuvres de Le Sage (volume 2)Chapitre 174 sur 253 · LIVRE IV, CHAP. I. 33i · texte numérisé non relu

LIVRE IV, CHAP. I. 33i

!Nobles princes, grands seigneurs et barons qui êtes ici rassemblés, vous devez croire que je vous chéris, et que notre commun bonheur fait l'objet de mes soins. Vous savez que les gœurs généreux n'ont de véritable amour que pour la gloire, et que cette gloire ne se peut trouver que dans les travaux de Mars. C'est en nous exposant aux périls, que nous pouvons vivre encore après nous dans la mémoire des hommes. Malheureux les princes qui ont négligé d'étendre leur renommée pendant leur règne, puisque leur vie dure si peu , qu'à peine sait-on après leur mort s'ils ont vécu. Suivons, illustres seigneurs, suivons le glorieux exemple du grand Alexandre , de qui nous tirons tous notre origine. Ce palais nous en retrace de tous côtés les hauts faits d'armes et les vertus. C'est à son courage et non à ses plaisirs qu'il doit l'admiration qu'on a pour sa mémoire. Marchons donc sur ses traces, et montrons à tout l'univers qu'il n'est rien de plus méprisable que les rois qui mènent une vie oisive et voluptueuse.

Quand le roi d'Afrique eut prononcé ces paroles tous les princes qui l'avoient écouté avec attention marquèrent par un applaudissement général qu'ils a[^rou- Toient c^ généreux sentiments. Alors le monarque, satisfait de la disposition oîi il les voyoit, leur communiqua le dessein qu'il avoit de passer en France, et d'étendre la loi de leur prophète jusque dans les états fle l'empire chrétien. A peine eut-il exposé son projet, que les applaudissements se renouvelèrent avec plus d'ardeur. Mais Sobrin, roi de Garbe, qui avoit acquis une haute expérience dans l'administration des affaires publiques , pt qui pouvoit passer pour le

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33ï ROLAND L'AMOUREUX.

plus prudent de tous les princes de l'assemblée , se leva ,

et parla dans ces termes au roi Agramant :

Puissant monarque , l'entreprise que vous avez formée ne peut avoir été conçue qije par un prince magnanime ; mais je ne dois pas vous cacher que je prévoie de grandesdifHcuttésdans son exécution. L'empereurdes chrétiens est redoutable ; ses états sont vastes et peuplés^ sa cour est toujours remplie de princes et de chevaUers qui n'ont jamais exercé d'autre métier que celui des armes , et ses soldats sont aguerris ; au lieu que les levées que nos princes africains pourront faire ne seront composées que d'hommes sans expérience. Je n'ignore pas que tous nos princes sont d'une valeur éprouvée , et qu'ils ne céderont pas ^ ces paladins si vantés de la cour de France. Hé ! pourquoi leur céderions- nous? Le sang de l'invincible Alexandre coule dans nos veines : mais des soldats ramassés, que nous aurons emmenés presque malgré eux, et qui n'ont pas notre origine, seconderont-ils nos transports généreux? Quoiqu'ils soifflt infinis en nombre, il ne résisteront point à de vieux guerriers, couverts des lauriers de plus d'une victoire. Ce grand conquérant que je viens de nommer nous en fournit une preuve éclatante. Il passa en Asie avec de vieilles troupes, qui mirent en fuite les Persans, plus nombreux que les épis des moissons. Carrogier, frère du fort Agolant, votre aïeul, entra en Italie dans le même dessein que vous avez; il y perdit la vie, et son armée fut détruite. Agolant lui-même, et le roi Trojan, votre père, de qui la triste destinée doit être encore présente à votre mémoire, virent périr tous ceux qui passèrent en France avec eux. N'espérez donc

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