‹ Œuvres de Le Sage (volume 2)Chapitre 176 sur 253 · LIVRE IV, CHAP. I · texte numérisé non relu

LIVRE IV, CHAP. I

«rhommes, conduits par des chefs d'une valeur éprouvée, ne pourront nous venger! Seigneur, repartit le sage vieillard, ils porteront le fer et la ftamme chez nos ennemis, et feront de grands ravages; mais la fin de la guerre vous sera funeste ; et Rodomont lui-même , malgré sa force et s(hi courage , servira de pâture aux vautours des champs françois. Âhl Seigneur,' s'écrîa le roi d'Alger en cet endroit, puissant Agramant , n'écoutez point tes rêveries de ce vieillard; et toi, ajouta-t-il en s'adressant au roi des Garamantes, toi, qui devrois plutôt habiter le sommet d'une montagne déserte que porter un sceptre, ne crois pas m'épouvanter par des prédictions que je méprise. Prophétise ici si tu veux ; mais, lorsque nous aurons passé la mer, ne viens pas nous débiter tes folles visions ; car je sçrai le seul prophète qu'il faudra consulter. Je ne lis pas dans les astres , mais je lis dans les cceurs ; et c'est dans les cœurs de tous nos princes que je verrai la fausseté des oracles que ta lâcheté, plutôt que les astres, te dicte en ce moment.

Tous les jeunes princes et seigqeurs de l'asseoiblée applaudirent au discours de Rodomont; mais les vieillards, qui ayoient accompagné Agolant en France, se ressouvenant encore de la force des paladins, laissaient voir sur leurs visages qu'ils n'approuvoient pas le dessein d'Agramant. Ce jeune monarque lui-même avoit été ébranlé du discours de Sobrin et des prédictions du roi des Garamantes; mais stHi naturel bouillant, et la con^nce qu'il avoit en Rodomont, dout il connoissoit l'excessive force, ne lui permirent pas d'en profiter. Princes, dit-il en se tournant vers les rois qui ye-

Ciq ■,:..: .ïGoOgk'

336 BOLAND L'AMOUBECX.

noient de parler, il ne s'agît plus de délibérer : mon parti est pris, et je vois avec joie que mon entreprise est agréable à la plupart des princes de cette assemblée. 3e demeure d'accord qu'elle a ses peines et ses dangers; mais les palmes que ta gloire promet aux grands hommes ne se peuvent cueillir que dans les périls. AUons donc venger la mort de nos ancêtres; l'honneur nous le commande ; et, s'il faut périr, nous périrons an moins en remplissant nos devoirs.

Quelle joie pour Rodomont d'entendre parler Âgramant dans ces termes : Mon prince, lui dit-il, votre renommée va voler partout où le soleil lance ses rayons ; et je jure que je vous accompagnerai dans toutes les contrées oii vous voudrez porter vos armes. Le vaillant roi de Tremiseu, Alizard, les rois d'Oran et d'Ârzilie, et la plus grande partie des autres qui composoîent cette illustre assemblée, se lièrent par le même serment ; et celui qui faisoit paroîlre le plus d'ardeur à s'engager étoit le plus agréable au roi d'Afrique.

Lorsque le roi des Garamantes vit A§ramant affermi dans sa résolution, il se leva pour la seconde fois, et lui dit : Grand prince, je ne puis qu'estimer le courage que vous faîtes éclater, et je vois avec douleur que les astres ne vous promettent pas un succès favorable. Les malheureux présages qu'ils me donnent ne me détourneroient pas de vous accompagner en Europe, si un obstacle plus fort ne s'y opposoit. Ma mort, qui doit arriver avant votre départ, fera bien voir que la crainte n'a eu aucune part à ma prédiction. Hé ! quel sujet aurois-je de craindre les dangers que vous allez courir dans cette guerre, moi qui n'ai plus que quelques mo-

L;,c..,z.dbïGoOg[c ■

Page 1