‹ Œuvres de Le Sage (volume 2)Chapitre 183 sur 253 · LIVRE IV, CHAP. III · texte numérisé non relu

LIVRE IV, CHAP. III

Un jeune chevalier de la ville , nommé Locrin , n'étoit pas moins épris que moi d'Origile. Elle nous trompoit si bien tous deux, que chacun de nous se flattoit de posséder seul toutes les affections de sa dame. Philas, me dit-eile un jour, je t'aime avec ardeur; mais il n'y a qu'un moyen pour te procurer l'accomplissement de tes souhaits : tu sais qu'Oringue, ayant pris querelle-contre le jeuneCorhin, mon frère, le tua très injustement, je dis injustement , parce que mon frère étoit dans une trop grande jeunesse pourpouvoirrésisteràun ennemi consommé dans l'exercice des annes. Mon père, pour venger la mort d'un Bis qu'il almoit tendrement , a cherché et trouvé un chevalier auquel il proposa une grande récompense pour lui livrer Oringue mort ou vif. Il faut donc que tu prennes des armes pareilles à celles d'Oringue, avec sa devise et des habits comme les siens. Quand tu te seras armé comme lui , tu te mettras en campagne, et chercheras Ariant, qui est le chevalier que mon père a chargé de sa vengeance. Ariant te prendra pour Oringue, vous combattrez tous deux; et après un léger combat, tu feindras de ne pouvoir résister à ses coups, et te rendras son prisonnier. Il te mènera au château de m<Hi père, où tu ne dois pas craindre d'être maltraité, puisque je serai ta geôlière. Alors nous pourrons nous voir, et nous entretenir à tous moments sans témoins. Si mon père veut se porter à quelque fâcheuse extrémité contre toi , je saurai bien te dérober à son ressentiment.

J'étois si persuadé de la sincérité d'Origile, que j'aurois cru lui faire une offense d'en douter. Je ne songeai qu'à me disposer à faire ce qu'elle me proposoit. J'étois

à peine hors de sa vue, qu'elle rencontra Locrîn, à qui elle tint le discours suivant : Mon cher Locriu , je vou- .drois te rendre heureux, mais ne t'attends point à le devenir, si tu ne me livres Oringue, qui a tué si cruellement mon jeune frère; et il faut pour cet effet que tu fasses ce que je vais te dire : comme mon père m'a promise au chevalier Axiant, à condition qu'il lui mettra Oringue entre les mains , tu ne peux me ravir ik Ariant qu'en le prévenant, c'est-à-dire qu'en combattant avant lui Oringue. Prends donc toute la forme d' Ariant , porte des armes semblables aux siennes ^ sa cotte d'armes, aon cimier,, sa devise, et un croissant en champ de sînople dans son écu. Oringue lui-même y sera trompé; et si tu peux le vaincre, je ferai .en sorte que mon père t'accorde la récompense qu'il a promise à Ariant.

Locrin, séduit comme moi par ta perBde Origile, la remercia de ses bontés^ et la quitta pour aller suivre son conseil, pendant que de mon côté je travaillois à ma perte, ie pressai de telle sorte les ouvriers que j'employois, qu'en peu de jours j'eus toutes les choses nécessaires pour l'exécution de mon dessein. Je sortis de la ville prêt à combattre pour me laisser vaincre ; et Locrîn, qui n'avoit pas moins d'empressement à mériter la récompense promise à ses feux, ne tarda guère à se mettre en campagne. Nous nous rencontrâmes bientât, et nous nous trompâmes l'un et l'autre. Il me prit pour Oringue , et je lé pris pour Ariant. Nous en vînmes aux mains. Je me battis quelque temps; puis, feignant de ne pouvoir soutenir la pesanteurdesescoupa, jeme laissai tomber comme de foiblesse, et me rendis son prisonnier.

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