‹ Œuvres de Le Sage (volume 2)Chapitre 184 sur 253 · LIVRE IV, CHAP. III · texte numérisé non relu

LIVRE IV, CHAP. III

Il De manqua pas de me mener au château du père d'Origile. Cette dame lui proniit de nouveau de lui faire valoir ce service ; et quand il l'eut quittée, elle me fit mille cairesses , et m'assura qu'elle étoit au comble de ses vœux. Ensuite elle m'enfenna dans une prison, en me disant : Sans adieu, mon cher Philax, je vais à la ville chercher mon père pour l'avertir qu'Oringue est en son pouvoir. Mais, belle Origile, lui dis-je, quand votre père me verra, peut-être me soupç(Minera-t-il de n'être pas Oringue. Soyez U-dessus sans inquiétude , répondit-elle, mon père ne connoît pas plus ce chevalier que vous; et si par malheur quelqu'un venoit à le détromper, je trouverois assez de raisons pour vous sauver de sa fureur. Cependant nous pourrons toujours à bon compte passer ensemble d'heureux moments.

Après avoir achevé ces paroles, elle me pria de prendre patience, et me donna un baiser pour gage de son retour. Hélas! que ce baiser étoit perfide! Dans le même instant qu'elle m'accordoit une faveur qui me paroissoit la plus précieuse du monde, ta scélérate se proposoit de ne me revoir jamais. Elle ferma très étroitemmt elle-même les portes de ma prison, et rendit les clefs àTofficier quienavoit la garde, avec ordre de ne me point ouvrir pour quelque cause que ce pût être, et de ne me fournir les aliments nécessaires à la vie que par une petite fenêtre par oîi ma prison recevoit un foible jour.

Tandis que j'attendois impatiemment le retour d'Origile, le véritable Âriant songeoit à s'assurer la possession de cette dame par la défaite d'Oringue. Ces deux chevaliers s'étoient donné parole de se trouver dans un

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endroit hors de la ville pour se battre. Gomme Ariant alloit au rendez-vous, il rencontra Locrin , qui s'en retoumoit à la ville après m'avoir remis entre les mains d'Origile, et il ne fut pas peu surpris de voir un chevalier couvert d'armes pareilles aux siennes. 11 le joignit, et lui demanda la raison de cette nouveauté. LocHn, qui le regardoib comme un rival d'autant plus dangereux qu'il étoit agrée du père de sa maîtresse, lui répondit qu'il n'avoit pas de compte à lui rendre, et qu'il étoit permis à chacun de prendre telles armes qu'il vouloit. ^on, non, répliqua brusquement Ariant, il y a du mystère là-dessous ; et si vous refusez de m'en instruire de gré, je vous y obligerai par la force. A ces mots, ils se chargèrent, et commencèrent un combat qui, dans la fureur qui les animoit, eût été sanglant s'il n'eût pas été interrompu par Oringue, Ce derilier venoit pour satisfaire à sa parole; il fut moins surpris de trouver son ennemi engagé dans un autre combat, que de voir deuit Ariant. Cessez, seigneurs chevaliers, leur dit-il, cessez de combattre; et que celui de vous deux qui' est le véritable Ariant me dise pourquoi il s'engage dans un nouveau diiïérent, quand le défi qu'il m'a fait sur la mort de Corbin le met dans l'obligation de refuser tout autre combat avant que d'avoir fini le nôtre.

A ce discours d'Oringue , les deux combattants s'arrêtèrent; et Ariant alloit se justifier, lorsque Locrin, le prévenant , adressa lui-même la parole à Oringue , et lui dit: Vous qui feites des reproches aux autres, pensez-vous, chevalier, qu'il vous soit permis, à vous qui êtes mon prisonnier, de disposer de vous, et' d'entrer

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dans de nouveaux' combats sans mon aveu? Rien n'est égal à l'étonnement dont fut frappé Oringue à ces paroles: Quelle fable, s'écria-t-il, nous venez-vous débiter ici ? Locrin soutint que ce n'étoit point une fable, etqu'Origile, entre les mains de qui il venoit de laisser Oringue, en rendroit témoignage. Oringue voulut tirer raison de l'Insulte qui lui étoit faite, et s'avança sur Locrin l'épée baute; mais Ariant s'y opposa, prétendant que c'étoit contre lui qu'Oringue devoît d'abord combattre. Les deux autres n'en demeurèrent pas d'accord , et leur contestation ne pouvoit avoir que de tristes suites, lorsqu'une troupe de chevaliers sortis de la ville, les voyant prêts à se battre, s'approchèrent d'eux. Ils voulurent prendre connoissance du différent; mais les faits leur parurent si singuliers, qu'ils jugèrent que la chose méritoit d'être portée devant le roi. Ils obligèrent les trois ennemis à venir au palais avec eux,

Ariant parla le premier devant notre monarque. Il se plaignit de ce que Locrin avoit pris ses armes et sa devise. Il représenta que ce ne pouvott être que dans un très mauvais dessein, et qu'ainsi ce chevalier lui en devoit faire raison. Locrin répondit qu'il sufîisoit d'assurer Ariant qu'il n'avoit point pris ses armes pour lui faire la moindre offense : il ajouta qu'il avoit un sujet plus juste de se plaindre d'Oringue , qu'il avoit vaincu en combat singulier. Oringue se souleva contre ce reproche, qu'il qualifia d'imposture.

Le roi ne pouvant sur-le-champ démêler la vérité des faits contestés, nomma des commissaires pour ies examiner. Ils s'y appliquèrent avec exactitude le jour suivant; et, jugeant qu'Origile pouvoit plus qu'un autre

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les aider à parvenir à un éclaircissement, ils allèrent au château de cette dame pour l'interroger. Locrin et Oringue les accompagnèrent, dans l'intention de soutenir ce qu'ils avoient avancé. La surprise d'Origile fut «xtréme, lorsqu'elle vit arriver les commissaires avec tout l'appareil de la justice, qui a toujours quelque chose d'effrayant pour les personnes qui se sentent coupables. Elle ne s'étoit point attendue à rendre raison de sa conduite; et elle fut étourdie de la sommation que les commissaires lui firent de ta. part du roi, de leur remettre le prisonnier qu'elle avoit entre les mains. Elle nia d'abord qu'elle eût un prisonnier; mais elle se troubla quand elle vit paroître Locrin, qui n'avoit pas jugé à propos de se montrer d'abord. Madame, lui dit ce chevalier, le roi a voulu prendre connoissdnce de raffaire d'Oringue, et je n'ai pu me dispenser de lui avouer qu'après l'avoir vaincu je vous l'ai livré; mais je vois avec étonnement qu'Oringue, dans le temps que je le crois en prison dans votre château, est eu liberté. II soutient même avec audace que je ne l'ai point &it prisonnier. Confondez cette imposture, Madame, et dites la vérité ; Origile ne fut pas peu embarrassée à cette instance. Néanmoins , comme elle ne pouvoit s£ dispenser de répondre, elle dît que Locrin n'avoit rien avancé qui ne fût vrai ; mais qu'elle n'avoit pu conserver Oringue dans son château ; qu'il avoit corrompu l'officier qui avoit les clefs de sa prison , et s'étoit échappé la nuit. Alors, les commissaires firent avertir Oringue de se montrer. La confrontation de ce dàevalier fut un nouveau sujet d'embarras pour Oîgile, qui ne laissa pas de lui soutenir que Locrin l'a voit

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