CHAPITRE ÏV
CoToment les Jth d'Olivier partirent d'jilhraque avec Brandùnart, et de leur arrivée en AUin.
QTTA.Ni) les deux fils du marquis Olivier et Brandimart surent que Roland s'étoit éloigné d'Albraque, il ne leur fut pas possible d'y demeurer davantage; et, comme ils apprirent d'Angélique qu'il étoit allé détruire le jardin de Falerine, ils jugèrent qu'il auroit besoin de leurs secours dans une si grande entreprise, de quelque valeur qu'il fût doué. Ils se déterminèrent donc à l'aller trouver en Altin, Ils prirent congé du roi et de la princesse, qui louèrent fort leur résolution. Pour F!eur-de-Lys , elle ne vit qu'à regret partir Brandimart sans elle; mais sur l'assurance que ce chevalier lui donna de venir la retrouver avec Roland, qui ne pourroit vivre tong-temps loin d'Albraque, elle demeura auprès d'Angélique , qui avoit pris beaucoup d'amitié pour elle.
Ij'envie que Brandimart et les deux frères avoient de rejoindre Roland , avant qu'il tentât l'aventure du jardin fatal, leur fit tant faire de diligence, qu'ils arri-
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vèrent avant lui en Altin; il est vrai qu'ils avoietit pris un chemin plus court, et qu'aucune chose ne les retarda sur la route. Ils se trouvèrent un soir à l'entrée d'un pont qui traversoit une rivière assez rapide. Ils la passèrent, et entrèrent dans une prairie, au milieu de laquelle il y avoit un palais magnifique, d'où il sortit une troupe de demoiselles qui se mirent à danser au son de plusieurs instruments. Les chevaliers demandèrent en passant à un homme qui avoit un faucon sur le poing et menoit des chiens en laisse, à qui ce palais appartenoit. Il est à notre roi, répondit-il. Le lieu oii il est bâti étoit autrefois un bois de haute futaie ; et ce pont, qui s'appeloit dans ce temps-là le pont Périlleux, se nomme à présent !e pont de la Rose. li étoit alors gardé par un cruel géant qui ravissoît l'honneur des demoiselles, et massacroit les chevaliers qui y passoient ; mais Marquinor, vaillant guerrier de ce pays, tua ce monstre en combat singulier, et devint roi d'Altin par cet exploit. Pour monument de sa reconnoissance envers son peuple, qui l'avoit choisi pour souverain, il fît couper une partie du bois , et bâtir à sa place ce grand palais que vous voyez, où tous les chevaliers et les dames qui passent par ici sont très bien reçus.
Grifon proposa aussitôt à ses compagnons de s'arrêter dans ce palais. J'y consens, dit firandimart;etmoi aussi, dit Aquilant; et nous irons même, si vous le souhaitez, offrir nos services à ces belles dames qui dansent dans la prairie. Ils descendirent tous trois de cheval, «t s'avancèrent vers les demoiselles , qui témoignèrent beaucoup de joie de leur arrivée. Les danses et les chansons se renouvelèrent avec plus de vivacité, ce.
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qui dura jusqu'à ce qu'il survînt une dame à cheval. Les demoiselles la prièrent de mettre pied à terre, et d'embellir leur fête de sa présence. Les trois guerriers admirèrent sa beauté. Grifon surtout en fut frappé; mais imaginez-vous la surprise de ce chevalier , lorsque tenant la bride du cheval que la dame montoît, il reconnut Bridedor dans ce coursier. Il en frémit, et tout troublé , il pria la dame de lui apprendre comment elle avoit eu ce cheval. Cette question étonna la trompeuse Origile, car c'éloit elle; mais comme son esprit étoit fertile en ruses et en mensonges, elle se remit, et répondit à Grifon ; J'ai trouvé ce coursier attaché à un arbre , près d'un pont sur lequel étôit étendu par terre un chevalier mort, et auprès de lui dans le même état un grand géant qui avoit la tête fendue jusqu'à l'estomac. Aquilant et Brandimart demandèrent quelles armes portoit le chevalier ? Origile leur désigna celles de Roland ; ce qui fit croire aux trois guerriers que le comte avoit perdu la vie.
On ne peut exprimer l'afHiction dont ils furent saisis. O grand paladin ! s'écria Brandimart en gémissant, qui sont les lâches qui t'ont trahi? Je sais bien qu'il n'y a point de géant , ni de monstre au monde capable de t'avoir privé de la lumière. Aquilant et Grifon ne disoient rien; mais le silence qu'ils gardoient ne marquoit que trop leur douleur. Les demoiselles du palais s'empressèrent de les consoler, et comme la nuit approchoit , elles les entraînèrent dans le château , oîi elles essayèrent de bannir leur profonde tristesse par de nouveaux divertissements. Un repas splendide suc- - . céda aux danses et aux concerts. Les mets les plus
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délicats et les liqueurs exquises n'y manquèrent pas. Néanmoins tous les plaisirs qu'on imagina pour divertir les généreux amis de Roland ne purent exciter le moindre mouvement de joie dans leurs cœurs. Us pensoient sans cesse à la mort du comte et aux moyens de la venger. Quand on s'aperçut que rien ne pouvoit vaincre leur afHiction, les divertissements cessèrent, et l'oD condiùsit les chevaliers, de même qu'Origile, dans des appartements magnifiques, pour y goûter la douceur du repos.
Les trois amis , malgré la situation triste oii ils étoient , ne laissoient pas d'admirer la magnificence de ce palais, et d'être surpris des honneurs qu'ils y avoient reçus ; mais ils changèrent bien de pensée le lendemain, lorsqu'à la pointe du jour ils virent entrer dans leurs chambres une troupe de gens armés, qui se jetèrent brusquement sur eux , et leur lièrent très étroitement . les mains, sans leur donner le temps de se défendre. Ils en firent autant à Origile. Puis, les menant tous quatre à un fort; château situé dans une obscure forêt, ils les y enfermèrent dans un profond cachot. Les ^kvaliers demeurèrent là quelques jours , au bout desquels une autre troupe de gens de guerre beaucoup plus nombreuse que la première vint les retirer d'un si triste séjour. Le commandant de la troupe s'adressant aux chevaliers et à ta dame, leur dit: Sortez, malheureux, voici le dernier de vosjours, nous allons vous conduire au supplice qui vous attend.
Origile ne put entendre cet arrêt sans frémir. La pâleur de la mort se répandit 9ur scm visage. Pour les deux frères, qui croyoient Roland sans vie, ils écoutè-
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36o ROLAND L'AMOUREUX,
rent le commandant sans pâlir; et Brandîmart, s'ïl fut agité, ne sentit que le regret qu'auroit de son trépas sa chère Fleur-de-Lys. Les prisonniers furent conduits dans la cour du cliâteau , où , revêtus de leurs armes, on les fit monter sur leurs propres chevaux, les mains liées derrière le dos. Ils marchèrent en cet équipage , et gagnèrent une plaine, où 'ils ne furent pas FÎtôt entrés , qu'ils virent venir vers eux un chevalier à pied , quoiqu'il eût l'écu au bras, et' fût armé de toutes pièces.