‹ Œuvres de Le Sage (volume 2)Chapitre 190 sur 253 · LIVRE IV, CHAP. V. 36l · texte numérisé non relu

LIVRE IV, CHAP. V. 36l

Le fils d'Othon, qui marclioit le premier, lui demanda pourquoi elle s'atltigeoit ainsi. Hélas ! seigneurs chevaliers, répondit la demoiselle, si vous êtes capables de pitié, vous ne sauriez refuser de secourir ma~ sœur, et de la venger d'un géant qui t'a outragée et qui l'outrage encore en ce moment. Nous sommes sorties ce mahn de notre château pour aller voir une de nos parentes ; nous avons pris pour nous y rendre le chemin ordinaire, que nous connoissons parfaitement. Et toutefois, ce que je ne puis comprendre encore, c'est qu'à trois cents pas d'ici nous avons trouvé une rivière, un pont et une tour, dans un lieu où nous n'avons jamais vu qu'une plaine des plus unies. Le géant dont je viens de vous parler garde ce pont, «t loge dans cette tour. Nous nous sommes approchées de lui , malgré son énorme figure , et nous lui avons demandé la raison de cette nouveauté. Une puissante fée, nous a-t-il dit, qu'bn appelle Morgane, a produit par ses enchantements une île, qui se nomme l'île du Trésor, autrement ille du Lac. Cette île , à proprement parler, n'est dans aucun endroit de la terre , et pourtant elle est partout où la fée veut qu'elle soit. Moi^ne ayant su qu'un chevalier fameux a eu assez de force pour vaincre les deux taureaux, le dragon et les guerriers armés, dont elle se servoit pour la garde de son île, et qu'il a dédaigné de la voir, lorsque ce haut fait d'armes lui en avoit donné le droit, elle a juré de se venger de ce mépris injurieux. En feuilletant ses livres dans ce dessein, elle a découvert que ce chevalier doit passer par ici pour mettre à fin une aventure qu'il s'est proposée; c'est pourquoi elle a fait sortir du sein de la

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36a ROLAND L'AMOUREUX,

terre, par le pouvoir de ses charmes, une rivière, une lour et un pont , où j'attends le guerrier par ordre de la fée, qui m'a choisi pour le combattre, et à qui j'ai promis de Je livrer mort ou vif.

Lorsque le géant a cessé de parler, poursuivit la demoiselle , nous l'avons remercié de son récit , et prié, le plus civilement qu'il nous a été pos^ble, de nous permettre de passerlepont pour continuer notre voyage. Mais le monstre nous a répondu d'un air à nous faire trembler, qu'il vouloit être payé de sa peine ; et, s'adressant à ma sœur, qui est plus belle que moi, il a eu l'insolence d'attenter sur son honneur. Ma sœur l'a repoussé de toutes ses forces , ce qui a mis le géant en fureur. Quoi donc! petite créature, a-t-il dit, vous parois-je un homme à rebuter ? Je vais vous punir comme vous le méritez. Alors , changeant en haine sa brutale ardeur, il a pris ma sœur par les cheveux, l'a attachée toute nue à un arbre malgré nos cris et nos eiforts, et l'a cruellement fouettée à mes yeux.

La demoiselle qui racontoit cette triste aventure redoubla ses larmes en cet endroit. Les chevaliers qui l'écoutotent furent touchés de compassion : ils lui promirent de délivrer sa soeur, et de la venger du géant. Le prince d'Angleterre la mit en croupe sur Rahicaii, et ils eurent à peine fait trois cents pas qu'ils aperçurent la rivière, la tour et le pont. En s'en approchant, ils entendirent de grands cris que poussoit la demoiselle que le géant fouettoit encore. A ce spectacle, les généreux guerriers picguèrent vers le manstre. Barbare , lui dit Renaud , l'ordre que tu as reçu t'obJiget-il à faire de pareils traitements aux dames ? Si j'y suis

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