LIVRE IV, CHAP. V
obligé ou non, répondit le géant avec beaucoup de fierté, ce n'est point à toi que j'en dois rendre compte. Ne te mêle que de ce qui te regarde, et sans vouloir soustraire cette créature au châtiment qu'elle n'a que trop mérité , crains d'en attirer un plus rude sur toimême.
Le seigneur de Montauban, sans faire attention aux menaces du monstre, sauta légèrementà terre, et courut délier la demoiselle. Le géant voulut l'en empêcher; mais Irolde poussa dans ce moment son cheval contre lui , l'attaqua , et le fit chanceler du choc. Le monstre , irrité de i'audace du chevalier persan, prit une grosse barre de fer dont il se servoit pour arme, et le frappa si rudement, qu'il le jeta à terre privé de senthnent. Ce ne fut pas tout encore : non cimtent de l'avoir mis en cet état, il l'emporta dans ses bras, et courut sur le pont, d'où il le précipita dans In rivière , avant qu'il pût être secouru par ses compagnons, fiasilde, au désespoir de n'avoir pu prévenir ce malheur, s'avança tout furieux pour venger son ami , mais toute sa valeur ne l'empêcha point d'avoir te même sort. Renaud , qui venoit avec Astolphe de délier la demoiselle, et de la rendre à sa sœur, ressentit vivement la perte des deux amis. Il alla plein de colère au géant , qui étoit sur le pont , et , l'écu au bras , il lui allongea une estocade qui lui auroit percé le ventre de part en part, si les annes du monstre n'eussent point été enchantées. Malgré la force du coup , le géant n'en fiit pas seulement ébranlé. Il leva sa barre pour se venger, et la fit descendre comme un tonnerre sur Renaud, qui en évita heureusement l'atteinte en sautant à quartier, et qui déchargea
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plusieurs coups de Fiamberge; mais le tranchant de cette bonne épée ne fit pas plus d'effet que sa pointe. TjC fils d'Aymon évita encore par sa légèreté deux ou trob fois la terrible barre ; néanmoins il en fut atteint. Elle lui fracassa son bouclier, et le renversa par terre lui-même. L'intrépide paladin voulut se relever; le géant ne lui en donna pas le temps : il se jeta sur lui , le prit entre ses bras, et entreprit de le jeter dans la rivière comme les autres. Renaud , qui connut son dessein, le tint serré sî étroitement, que le monstre, ne pouvant s'en débarrasser, se précipita dans le fleuve avec lui. Ils allèrent tous deux au fond, et ne parurent plus sur l'eau.
Le prince d'Angleterre passa de l'un et de l'autrecôté de la rivière, pour tâcher de secourir le fils d'Aymon : il suivit le cours de l'eau , et les demoiselles, reconnoissantes du service reçu, cherchoient leur libérateur avec autant de zèle et d'inquiétude qu'Astolphe même. Cependant, quelque peine qu'ils se donnassent tous trois, ils ne purent découvrir aucun vestige de Renaud. Le prince anglois étoît sî étourdi de ce tragique événement, qu'il ne se possédoit plus. Il gémissoit ; il appeloit la mort à son secours ; et, dans son désespoir, il fut tenté vingt fois de se jeter dans le fleuve pour rejoindre son cousin. Les demoiselles, touchées de son affliction, n'épargnèrent rien pour le consoler, et firent si bien, qu'elles l'obligèrent à s'éloigner de ce lieu. Elles lui proposèrent de le mener à leur château , oîi elles ne songeoient plus qu'à retourner ; mais il s'en excusa civilement sur ce qu'il étoit peu en état de goûter les divertissements qu'elles n'auroient pas manqué
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de lui donner. Il les quitta même en pleurant amèrement, et reprît le chemin de France, monté sur Bayard. 11 préféra ce cheval à Rabican , quoiqu'il commençât à connoître l'excellence de cet admirable coursier, qu'il fut obligé de laisser dans cet endroit. O bon cheval ! disoit-il à Bayard, tu as donc perdu ton cher maitre sans espoir de le retrouver ? Bayard, qui ne l'entendoit que trop, exprimoît par des hennissements plaintifs la douleur que lui causoit la perte du fils d'Aymon.