‹ Œuvres de Le Sage (volume 2)Chapitre 46 sur 253 · LIVRE I, CHAF. XVL · texte numérisé non relu

LIVRE I, CHAF. XVL

et prit le chemin de la mer, tQut émû des pleurs que Richardet laîssoit couler dans leurs adieux. Il arriv* bientôt sur le rivage , où ne voyant qu'une petite barque arrêtée, et où il n'yavoit personne, il crut que son ennemi, lassé et piqué de l'avoir attendu vainement, s'en étoit retourné dans son camp. Comme il s'abandonnoit à cette pensée , qui l'afQigeoit d'autant plus, qu'il s'imaginoit que son honneur y étoit intéressé, il vit venir k lui Draguina&se sous la figure du roi de Séricane. Les armes de ce monarque sont riches et luisantes; il porte un lai^e cimeterre à son côté, et son casque, sur lequel flotte au gré du vent un grand nombre de plumes blanches, est entouré d'une couronne d'or.

T^e seigneur de Montauban, séduit par le prestige, s'avance vers te faux Gradasse, et lui adresse ces paroles : Grand prince , je viens dégager ma promesse : Voiù Bayard que j'amène pour être le prix du vainqueur : je ne veux point avoir l'avantage de m'en servir contre vous avant que le sort des armes ait décidé de sa possession; et nous allons voir en combattant à pied qui de nous deux est le plus digne de le monter. Alors le paladin descendit de cheval. Le démon ne répondit rien , et paraissant seulement descendre ausaî d'Alfane , comme s'il eût approuvé ce qiie di.soit Benaud , il alla l'épée haute au-devant de lui. Ils se joignent l'un et l'autre, et commencent le combat, Draguinasse porte le premier coup, qui ne 6t pas grand effet, parce que le fils d'Aymon y opposa son bouclier, et pour riposte frappa son ennemi sur l'épaule. Enfin ils redoublent leurs coups, et chacun paroît fort animé. L'in^xitient

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Renaud, irrité d'une résistance qui lui semble trop longue, jette son écu à terre, prend Flamberçe à deux mains , et la décharge avec fureur sur la crête du casque du démon. La bonne épée fend en deux les plumes flottantes, la couronne et l'armet; et descend sur le bouclier.dont elle coupe une partie. L'esprit, feignant d'être troublé d'un si furieux coup, prend son temps, tourne les épaules, et s'enfuit vers la mer. Le paladin, plein de joie, le suit: Attendez-moi, lui cria-t-it, un guerrier qui fuit ne sauroit posséder Bayard. Ces paroles n'arrêtèrent point Draguinasse, qui gagna promptement la barque qu'on voyoît au rivage. Renaud, qui le poursuit toujours, se jette avec lui dedans. Le rusé démon pour l'amuser, court de la poupe à la proue, puis repasse de la proue à la poupe, et se laisse enfin joindre ; mais lorsque le seigneur de Montauban, après avoir ramassé toutes ses forces , croit par un dernier coup aller fendre son ennemi jusqu'à la ceinture, il voit ce feint ennemi disparoître à ses yeux. Surpris de ce prodige , il regarda par toute la barque pour découvrir ce qui l'avoit pu causer; mais au lieu de s'en éclaircir', il s'aperçut avec un nouvel étonnement que le petit vaisseau étoit déjà en pleine mer.

Quand le chevalier se vit éloigné de la terre , et sans espérance de pouvoir la regagner, il leva les yeux vers le ciel, et se plaignit ainsi de son mauvais sort: Seigneur, quel crime aî-je commis pour éprouver un châtiment si rigoureux? Hélas! je me vois perdu d'honneur, sans que je puisse rien comprendre à mon infortune. Après ce qui vient de m'arriver, je ne saurois croire que ce soit le roi Gradasse contre qui j'ai combattu. C'est sans

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doute un fantôme qui a pris la figure de ce prince pour me tromper. Que pensera de moi ce vaillant roi, qui m'attend peut-être à Theure qu'il est dans quelque autre endroit de la plage ? Je vais devenir ta fable de tout le camp des païens. Quel compte rendrai-je à l'empereur de l'armée qu'il m'a conGée ? Que lui dirai-je pour ma justiBcation ? Quand je lui raconterai mtm aventure , voudra-t-il me croire ? Ah ! que n'ai-je perdu la vie dans la bataille ! du moins j'aurois conservé ma gloire , que le comte Ganelon et tous mes autres ennemis ne manqueront pas d'attaquer.

C'est dans des termes si touchants que ce fidèle paladin se plàignoit de son aventure. Le désespoir de passer dans l'esprit de Gradasse pour un homme sans parole l'agitoit de telle sorte, qu'il fut plus d'une fois prêt à se jeter tout armé dans la mer. Si la crainte de perdre son âme en se donnant lui-même la mort ne l'en eût détourné , il auroit cédé à sa funeste envie; cependant le vent qui enfloit la voile augmentoît à chaque instant, et poussoit la barque de manière, qu'elle fut bientôt à plus de trois cents milles des côtes de l'Espagne, tirant Vers l'orient.

Quoiqu'il n'y eût personne dans le bâtiment, il ne laissoit pas d'être pourvu de vivres; ce qui ne fut pas inutile au chevalier, quand il vit qu'il étbit dans la nécessité de prendre patience. Au bout de quinze jours, il vit paroître un grand jardin que la mer entouroit presque de tous côtés, et un palais d'une structure magnifique qui s'élevoit au-dessus.

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