LIVRE I, CHAP. XVIIÏ
beau lui représenter qu'il n'y avoit rien à craindre , ni pour l'un ni pour l'autre, le bon père eut bien de la peine à se résoudre à ce qu'où exigeoit de lui : il s'y détermina pourtant. U-prit Durandal , qu'il pot à peine lever de terre, il la leva autant qu'il lui fut posiible,et la laissa tomber sur la chaîne, niaia si foiblement, que bien loin de la couper, il ne la marqua pas seulement. Quand il s'aperçut qu'il s'y employoit vainement, il jeta t'épée, et dit au chevalier : Moq Bis, je vois bien que je ne puis te délivrer; il faut te résoudre à mourir comme un bon cliétten, et tu ne dois point pour cela te désespérer : nous ne sommes en ce monde que pour souffrir. Mets ta confiance dans le seigneur ; si tu meurs courageusement, il te fera chevalier de sa cour.
A ce discoun, que le paladin n'écouta qu'impatiemment, l'hermite en ajouta d'autres encore; mais I0 comte l'interrompit. Je voudrois, lui dit<it, quelqu'iw qui me secourût, et qui ne me prédiàt point : je reconnois k ces paroles les suggestions du démon , répliqua le boa père; ne voue révoltez point ainsi, mcm enfant, contre la parole de Dieu. Boland perdit alor»pidienGe: maudd, soit le moine! s'écri»-t-il ; je n'en ai jamais vu un plie ignorant. Hélas, noUe chevalier, reprit le vieil- Uvd, TOUS me faites compassion : je m'^erçois que TCus êtes désespéré; au lieu d'abandonner le soi» de votre âme, recamnmBdez^vous plutôt au (àel, dont le pouvoir n'a point de bornes. Poor vous prouver cette vérité, je vais vous «onter l'aventuire qui m'est arrivée depnb quelques jours.
Nous étions , eoattiitn-t4l , quatre religieux ; nous venions de l'Arménie, sous l'avis qu'on nous avoit donné
L;,q,;,=..=ïGooglc;
90 aOLAND L'AMOUREUX.
que le roi d'Astracan songeoît à se faire instruire de la religion clirétienne. Nous nous égarâmes en chemin. Un de nous, qui se piquoitde savoir mieux le pays que les autres , s'avança pour le reconnoitre; mais peu de temps après, nous le vîmes revenir vers nous avec précipitation ; il étoit pâle comme un homme saisi de frayeur, et il nous appeloit à son secours : nous avions beau jeter les yeux de tous côtés , nous ne voyions encore rien; mais nous aperçûmes bientôt un géant d'une grandeur démesurée, qui descendott de la montagne, et couroit aprèsl'e frère. La frayeur de notre compagnon passa jusqu'à nous. Nous voulûmes fuir; mais nos jambes se roidirent, et se refusèrentà notre dessein: de sorte qu'en un instant le monstre nous joignit, et nous lia de ses bras nerveux. Il n'avoit qu'un œil au milieu du front; il portoit dans ses mains trois dards avec un grand bâton ferré : il n'avoit ni armes ni habits ; son corps étoit nu et tout couvert d'un poil fauve comme celui d'un ours. It nous attacha tous quatre à son bâton , qu'il mit ensuite sur son épaule, et nous porta ainsi accolés ensemble jusqu'au lieu qu'il avoit choisi pour son affreuse habitation. C'étoit sur le sommet d'un roc escarpé. Il nous fit entrer dans une obscure caverne où y it avoit déjà d'autres prisonniers. Il ne nous y eut pas laissés quelque temps , qu'il revint nous donner un spectacle bien cruel et bien sanglant; il dévora celui de nos religieux qui avoit le plus d'embonpoint. Après l'avoir mangé, il me prit j et me retournant de tous côtés ; 11 faudroit, ditil, avoir grand faim pour s'accommoder de ce fantôme qui n'a que la peau et les os. £n achevant ces paroles, il me préapita d'un coup de pied du haut en bas du
c,q,t,=..=ïGooglc;