‹ Œuvres de Le Sage (volume 2)Chapitre 59 sur 253 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

De l'accord des rois Gradasse et Marsitle.

Le roi Gradasse, armé de toutes pièces , se rendit au lieu que le feint héraut lui avoit marqué; il y attendit Renaud tout le reste de la journée; ensuite il reprit le chemin de son camp, persuadé que le paladin s'étbit joué de lui.

Cependant Bichardet, qui ne vit point revenir son frère, crut fermement qu'il étoit mort ou prisonnier. Rien n'est égal à la douleur qu'il en ressentit; mais ce qui le confirma plus que tout le reste dans la pensée que Renaud avoit perdu la vie , fut le retour de Bayard : ce fidèle animal, qui, par un privilège particulier, étoit doué d'entendement humain, ne voyant pas revenir son maître , jugea bien qu'il l'attendroit inutilement dans ce lieu : il rompit sa bride pour se détacher de l'arbre

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io6 ROLAND L'AMOUREUX. •

auquel il étoit attaché, et reprit le cliemin du camp des François. Un parti de Séricans, qui battoient l'estrade, le venconlit, et voulut l'arrêter; mais Bayapd, chagrin de la perte de son maître, n'agréa pas leur dessein; il heurta si rudement de son poitrail le premier qui osa mettre la main sur lut, qu'il renversa homnie et cheval. Ensuite , se jetant impétueusement au milieu des autres, il en massacra la plus grande partie à coups de pied. Ceux qui restoient voulurent venger leurs camarades, et tuer Bayard ; mais ils eurent la confusion de voir que leurs lances et leurs épées ne pouvoient te percer, parce qu'il étoit féé. Le noble animal s'en émeut d'un nouveau courroux : son ardeur et sa force en redoublèrent, et il s'acharna sur eux avec tant de furie, qu'en peu de moments une prompte fuite fut leur, seul recours.

Le généreux coursier arrivadonc au camp , tout couvert de sang du carnage qu'il avoit fait : comme il étoit connu de toute l'armée, la nouvelle de son retour y fut aussitôt répandue; mais la consternation fut générale quand on sut qu'il étoit revenu seul. Richardet , le voyttM tout ensanglanté, ne douta point de la mort de Renaud, et Bayard contribua même à lui faire concevoir cette pensée, par l'air triste avec lequel il se présenta devant lui. Le tendre Richardet en répandit un torrent de l«rtties; et, dans son affliction, il interrogeoit l'animal sur ce qoi étoit arrivé. Bayard, pour le lui faire comprendre, secouoit la tête, dresâoit les oreilles, battoit du pied la terre, y traçoit des figures; mais tout cela inutilement, puisque la nature lui avoit refusé l'usage de ta parole.

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