‹ Œuvres de Le Sage (volume 2)Chapitre 94 sur 253 · LIVRE II, CHAP. TII · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHAP. TII

craindre son approche que le guerrier même qui te montoit. Enfin l'un et l'autre font perdre la vie à tant de monde , que chacun recule , et n'ose plus s'exposer à un péril certain. Partout où ils passent, on n'entend que des cris et des hurlements.

Ces cris frappèrent les oreilles de Sacripant. Il étoit sur un lit où l'on venoit de panser ses blessures; il en demanda le sujet. Un de ses écuyers lui dit en tremblant que l'empereur des Tartares étoit dans Albraque, et faisoit une crudle boucherie des Circassiens. A cette nouvelle, Sacripant se lève, et, se faisant armer en diligence, malgré tout ce qu'on lui peut dire pour l'en empêcher, il court rétablir l'assurance dans tous les cœurs de son parti. A.h! lâches, leur cria-t-il, gens sans honneur, vous fuyez! Hé ! pensez -vous éviter le fer des Tartares, lorsque vous en êtes environnés? Ils seront les premiers k vous punir de votre lâcheté. S'il faut que vous mouriez, mourez les armes à la main comme votre roi : je viens vous en donner l'exemple. .

Ces paroles furent proférées d'un ton qui arrêta tous ceux qui fuyoient. Le roi de Circassie passoit pour un si grand guerrier, que tous les défenseurs d'Angélique reprirent courage. Les rois Torinde et Savaron s'apprêtent à le seconder, et les Circassiens se rangent autour de lui. Le monarque tartare voit renaître mille ennemb , et toutefois tant d'épées levées sur lui ne sont pas capables de l'épouvanter; il fond comme un tonnerre sur ceux qui l'attendent ; il frappe à tort et à travers, renverse hommes et chevaux, et Bayard foule aux pieds tout ce qui se trouve à son passage. Tel qu'on a vu quelquefois un lion furieux qui, pressé des chas-

L;,q,;,=..=ïGooglc;

seurs et des huées qu'on fait après lui , sort d'une forêt ; il en sort terrible , il a honte de témoigner de la crainte; à chaque pas qu'il fait, à chaque cri qu'il entend , il tourne son ocgueilleuse tête , se bat les flancs de sa queue, s'arrête , et rugit d'une manière qui cause de l'épouvante à ceux même qui le poursuivent : tel on voit dans Albraque le terrible Agrican. Il est contraint de reculer, et néanmoins, en se retirant, il fait paroître son grand courage. La multitude qui l'attaque est innombrable. A chaque instant il voit paroître de nouveaux ennemis; les flèches etles javelots volent sur lui de toutes parts ; on lui jette du haut des maisons de grosses pierres pour l'accabler; les plus hardis l'assaillent de front, d'autres le pressent par les côtés, d'autres enfin par.derrière; mais l'infatigable Sacripant lui fait plus de peine que tout le reste.

Ce roi, tout affoibli qu'il étoLt du sang qu'il avoit perdu, malgré ses blessures, harceloit, à la tête de ses Circassiens, l'empereur, et l'occupoit lui seul tout entier, pendant que Torinde et Savaron achevoient de mettre en pièces les Tartares qui étoient entrés dans la ville avec leur maître. Ces choses se passoient dans Albraque ; et l'intrépide Agrican ne pouvoit attendre qu'un succès malheureux du grand péril oîi sa bouillante ardeur l'avoit engagé, lorsqu'on entendit du côté des portes de la ville un bruit effroyable. Mais le tissu de mon histoire veut que je suspende ici le récit de ce combat, pour parler des aventures du seigneur de Montauban.

c,q,t,=..=ïGooglc;

Page 1