‹ Œuvres de Le Sage (volume 2)Chapitre 96 sur 253 · LIVRE II, CHAP. VIII · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHAP. VIII

ennuyer, je vais vous faire un récit que vous trouverez peut-être agréable, et qui sera du moins un tableau de la plus parfaite amitié. C'est une aventure tout nouvellement arrivée, et qui fait l'entretien de toute la grande ville de Balo. La belle Fleur-de-Lys s'arrlta en cet endroit de son discours; et, comme le fils d'Aymon lui témoigna qu'elle lui feroit plaisir, elle continua de parler de cette sorte :

Histoire de Prasilde et dlrolde.

Un chevalier de Baie, nommé Irolde , aimoit avec ardeur ta belle Thisbine , dame d'un mérite singulier. Elle répondoit à sa tendresse avec toute la sensibilité qu'il pouvoit souhaiter. La préférence qu'elle lui donnoit sur tous ses rivaux , qui.étoient en grand nombre, étoit si visible, qu'ils en mouroient tous de jalousie. Quelques-uns d'entre eux employèrent l'adresse, l'artifice et les faux rapports pour les brouiller; mais ils avoient l'un et l'autre un si bon esprit, que jamais leur bonne intelligence ne put être troublée. Ils démêloient toujours le piège qui leur étoit tendu. D'autres cherchèrent à se défaire d'Irolde par les voies de l'honneur; et ceux -là ne furent pas plus heureux. Irolde répondit en homme de cœur à tous leurs défis , et en sortit toujours avec avantage, comme bon et vaillant chevalier qu'il étoit. Les plus lâches, n'osant l'attaquer à force ouverte , eurent recours aux moyens les plus noirs: l'empoisonnement et l'assassinat n'y furent point oubliés; maïs la prudence du chevalier, et les sages conseils de Thisbine, déconcertèrent toutes leurs mesures. Enfin ces deux amants, charmés l'un de l'autre, ne

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l8o ROLAND L'AMOUREUX,

tardèrent pas à se lier ensemble des nœuds de l'hyménée. La fête fut publique dans toute la ville; leurs familles étoient illustres, leurs personnes aimées de tout le monde ; chacun prenoit part à leur bonheur. La possession, contre Tordiitaire, ne ralentit point leurs feux ; jamais Marc-Antoine n'aima tant sa Cléopâtre , €t la reine Panthée ne chérit tant son cher Abradate. Us se trouvoient aimables comme auparavant.

La charmante Thisbine , accompagnée de plusieurs dames de ses amies, prenoit un jour le frais dans un jardin de la ville. Un des plus parfaits chevaliers de Baie, nomme Prasilde, y airiva, U revenoit d'un grand voyage qu'il avoit entrepris, tant pour chercher tes aventures que pour se perfectionner, et l'on peut dire qu'il faisoit alors le principal ornement de la ville. Ce galant chevalier se mêla parmi les dames avec quelquesuns de ses amis, et en fut agréablement reçu.

Entre plusieurs petits jeux innocents qu'on proposa poiir se divertir, on s'arrêta à celui-ci. Une dame de la compagnie avoit la tête sur les genoux de Thisbine, et tenoit une de ses mains ouverte sur son dos. On frappoit sur cette main, et il falloit que la dame devinât qui l'avoit frappée. Prasilde ayant frappé à son tour, la dame le nomma, et il fut obligé, par la loi du jeu, de prendre sa place. Ce chevalier posa donc sa tête sur les genoux de Thisbine ; et dans le moment ii sentit naître dans son cœur un ardent amour. Ce feu qui l'embrase lui plaît de telle sorte , que , pour conserver sa place , il cherche à ne point deviner ceux qui le frappent. Enfin le jeu finit ; mais la flamme qui s'étoit allumée dans le sein de Prasilde ne s'éteignit point. £lle

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