‹ Œuvres de Le Sage (volume 3)Chapitre 100 sur 328 · LIVRE li, CHAP. V · texte numérisé non relu

LIVRE li, CHAP. V

Il me seroit impossible de dire toutes les visions qui me passèrent par l'esprit. Je ne craignois plus de paroître comme un gueux: devant mes parents ; car je ne songeois uniquement qu'a Gênes, et je ne faisois tant d'achats que pour y briller par ma munificence.

En me repaissant Timagination de toutes ces chi^ tnères, je ne pus voir couler à mes pieds un ruisseau d'une onde pure et nette, sans être tenté de me lafraîchir un peu ; avec cela , comme je commençois à me sentir de l'appétit, je mis la main dans mon panier, et j'étalai sur l'herbe le reste de mes provisions pour déjeuner. A peine eus-je mangé quelques morceaux ^ que j'entendis du bruit. Je tournai aussitôt la tête,* et je vis, avec une frayeur mortelle, un homme à quatre pas de moi, appuyé contre un arbre, au pied duquel il étoit assis; mais l'ayant considéré avec attention, je me rassurai : c'étoit un garçon à peu près de mon âge. Il paroissoit si neuf, qu'il avoit encore, comme on dit, le lait sur les lèvres. Quoîqu U fût fort bien v^êtu, et qu'il eût à coté de lui un gros paquet où j'entrevoyois des habits et du linge, il avoit un air piteux qui ne préve* noit pas les yeux en faveur de sa bourse. Je jugeai que ce de voit être un chevalier errant de mon espèce, lequel avoit aussi fait la sottise de quitter sa famille pour voir le pays. Nous nous envisageâmes l'un l'autre pendant quelques moments sans nous rien dire; mais comme je remarquai qu'il attachoit ses regards sur mes provisions d'une manière à me persuader qu'elles lui faisoient envie, j'eus pitié de ce pauvre enfant. Sa mine me rappela celle que j'avois devant ce moine qui me fit part de son diner dans une hôtellerie , et je ne

fus pas moins charitable que sa révérence. Je demandai à ce jeune garçon fort poliment s'il vouloit me faire l'honneur de déjeuner avec moi. La honte l'empêcha de se rendre d'abord; cependant, lorsque je l'eus prié une seconde fois de se mettre de la partie, il ne fît plus de façon, et alors il m'avoua qu'il y avoit près de vingtquatre heures qu'il n'avoit mangé; ce que je n eus pas de peine à croire quand je vis de quelle manière il expédioit les morceaux de pain, de viande et de fromage que je lui servois.

Nous nous fîmes pendant le repas des questions réciproques sur nos voyages. Il me dit qu'il venoit de Tolède, et qu'il alloit à Madrid ; et moi je lui dis que je venois de Burgos, et que j'allois à Cordoue. Il me fit un roman du sujet de son pèlerinage , et je ne fus pas plus sincère que lui. Pour un novice, il savoit assez bien mentir, et il ne démentoit point la répiitation que les gens de Tolède ont d'avoir de l'esprit. Je lui demandai pourquoi il se mettoit en chemin sans munitions de bouche; il me répondit qu'il n'avoit pas eu le temps de s'en pourvoir, ayant été obligé de partir avec précipitation, et qu'il étoit plus chargé de bagage que d'argent. Tant pis, lui dis-je, tant pis; l'argent est la meilleure pièce du sac d'un voyageur. Quand vous iriez à Saint-Jacques en Galice par dévotion, je ne vous conseillerois pas de compter sur la charité du monde, car elle s'est fort refroidie : il faut au pèlerin une autre ressource que son bourdon. J'«en demeure d'accord , repartit le Tolédan : je sais bien que c'est une imprudence que de s'embarquer sans biscuit; mais je n'ai pu faii'e autrement, et il est inutile de parler de cela davantage.

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