‹ Œuvres de Le Sage (volume 3)Chapitre 101 sur 328 · LIVRE II, CHAP. V. aiî · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHAP. V. aiî

Il ne tiendra pourtant qu'à vous , repris-je , de réparer votre faute , en vous défaisant d'une partie de vos hardes; aussi-bien je crois que ce gros paquet doit vous charger : l'argent est plus portatif. J'en conviens, dit le jeune garçon, et vous vous imaginez bien que je vendrai la moitié de mes nippes sitôt que je serai dans un endroit où je pourrai trouver des acheteurs. Peutêtre, lui répliquai-je, que, sans aller plus loin^ vous avez rencontré un homme disposé à vous décharger de la meilleure partie , et à vous compter des espèces sonnantes. Montrez-moi ce qu'il y a danfe votre paquet, et je mettrai à part ce qui m'accommodera. Mon petit homme pâlit à ces paroles. Il me prit pour un fripon qui avoit envie de lui faire payer son écot en lui enlevant quelques-unes de ses hardes, ou du mcûns pour un gaillard qui vouloit s-'égayer; car mon habit, dont il h'auroit pas donné quatre maravédi^-, ne lui per* mettoît pas de croire que, j'eusse parlé sérieusement. C'est ainsi que le monde juge aujourd'hui : l'habillement nous fait bien ou niai penser des per9(»mes( que nous ne connoissons point. Tel je te vois, tel je te crois.'

Je remarquai bien à son trouble, ou, pour mieux dire, je lus dans son âme que mes intentions lui étoieiit suspectes; et comme il ne me répondoit pas, je tirai froidement de mon panier un de mes sacs; je le déliai, mis la main dedans , et faisant briller à ses yeux une poignée de réaux : Mon petit seigneur, lui dis-je, il me semble qu'en voilà bien assez pour payer quelqu'une de vos nippes. Il changea de visage à mon action; il cessa de manger, courut d'un air gai à son paquet , et me l'apporta en me disant que tout ce qu'il avoit étoil

ai4 GUZMAN D'ALFARACHE.

à mon service. En même temps il voulut me montrer ses plus belles hardes; mais je m'y opposai. Attendez , lui dis-je, cela ne presse pas; achevons de déjeuner auparavant. Ces mots furent une nouvelle sauce pour son appétit. Il se remit à manger comme s'il n'eût pas déjà fait honneur à mes provisions, et de temps en temps il laissoit éclater des transports de joie qu'il ne pou voit retenir.

Pour détruire la mauvaise opinion qu'il avoit de ma figure, et l'empêcher de soupçonner que l'argent qu'il venoit de me voir fût un bien mal acquis, je lui tins ce discours : «Seigneur cavalier, tel que je vous parois, je ne laisse pas d'être d'aussi bonne famille que vous. C'est ce que je veux vous apprendre , pour vous faire connoitre que les apparences nous trompent souvent. J'avois, en partant de Burgos, un liabit et des bardes aussi propres que les vôtres. Je les vendis à la première ville par di je passai, pour me débarrasser d'un fai> deau incommode, et je me couvris de ces haillons pour faire peur, ou du moins compassion aux voleurs, qu'un riche habillement auroit tentés. Si je n'eusse pas eu Tesprit d'en user ainsi, j'aurois été volé cent fois pour une^ et je serois à l'heure qu'il est sans argent. Comme j'ai dessein de m'arrêter à Tolède , et d'y faire même un assez long séjour avant que de me rendre à Cordoue, j'ai besoin présentement d'un bon habit; et si vous en avez un qui me convienne, je suis prêt à l'acheter. »

Le Tolédan , brûlant d'impatience de faireaffairea vec moi, la bouche encore pleine, étala sur le gazon, un habit complet avec le manteau d'un bel et bon drap

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