LIVRE II, CHAP. VI
ne fût reconnu, et que l'on ne m'accusât de l'avoir volé, et peut-être assassiné le jeune homme qui le portoit. La justice sur cela s'en seroit mêlée, et il n'en aurok pas fallu davantage pour*me perdre* Je demandai donc un tailleur; on m'en amena un qui me servit à souhait. En/moins de quatre ou cinq heures il déguisa si bien l'habit en couvrant les manches de taffetas, en changeant les boutons, et en mettant un collet de velours au manteau , que le diable lui-même y auroit été trompé.
Je contentai mon tailleur; et ravi de pouvoir sortir sans, que mon habillement me fit des affaires, j'allai vers le soir me promener au Zocodover^ oii il y a ordinairement de fort beau monde. Tout métamorphosé que j'étois, je nelaissois pas d'appréhender de rencontrer quelqu'un de ma connoissance. Cette crainte toutefois ne m'empêcha pas de prendre plaisir à me voir agacer par de jolies dames de moyenne vertu-, qui me regardant comme un jouvenceau qui n'avoit point encore été à Cythère, vôuloient m'en montrer le chemin; mais j'eus la force de me défendre contre leurs œillades séduisantes.
Ce qui m'étonna dans cette promenade , ce fut la propreté des cavaliers. Mon habit, malgré la peine que mon tailleur s'étoit donnée pour l'ajuster et l'enjoliver, paroîssoit si vilain en comparaison des leurs , que je résolus d'en avoir un autre. Dans le temps que je for^mois cette résolution , un gentilhomme, monté sur une belle mule , traversa le Zocodover. L'habit qu'il portoit me charma'; je le trouvai d'un goût si galant , que je me proposai d'en faire faire un semblable. Peu s'en fallut que dès le soir même je n'envoyasse chercher
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mon tailleur pour cela. Je gagnai pourtant sur mon impatience d'attendre jusqu'au lendemain. 11 est vrai que, sans pouvoir fermer Tœil de toute la nuit, je ne '6s qne pensera la bonne mine que j'aurois souscet habit nouveau. Néanmoins , quelque envie que j'eusse de m'en voir revêtu , des réflexions sensées venoient la combattre, lorsque je songeois à combien poi^rroit monter cette dépense.
Hé bien, monsieur Guzman, me disois-je, vous prétendez donc vous habiller magniflquement , et damer le pion aux galants de Tolède ? C'est fort bien fait à vous. Courage, mon ami; dépensez vos réaux sans considérer que vous avez joué gros jeu pour les gagner; cela ne mérite pas votre attention. Vous voulez que votre arg^t s'en aille; il s'en ira. Faites faire ce bel habit que vous avez dans la tête, et vous jetez dans le commerce des fenunes, vous serez bientôt obligé de reprendre le car bas ; comptez là*dessus : mais on ne rencontre pas tous les jours des apothicaires qui se laissent purger.
Toutes ces réflexions- ne firent que se présenter à mon esprit sans le frapper. Il ne fut pas sitôt jour que j'envoyai chercher mon tailleur, à qui je dis mes intentions , après lui avoir dépeint fidèlement l'habît que j'avdis vu, et il promit de m'en faire un tout pareil. Il se chargea du soin d'acheter tout ce qui était néc^saire pour cela, m'assurant que je serois servi promptement; car je lui demandai surtout de la diligence, comme si je n'eusse attendu que cet habit pour m'aller marier. H ne manqua pas de me l'apporter au bout de deux jours. Jamais habit ne fut plus galant ni plus magnifique ; l'or y brilloit de toutes parti. Quand je l'eus sur