‹ Œuvres de Le Sage (volume 3)Chapitre 105 sur 328 · LIVRE II, CHAP. VI. aig · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHAP. VI. aig

le corps 9 j« fus ébloui de ma bonne mine et de ma taille , qui étoit déjà bien marquée , quoique j'eusse à peine quinze ans. Je crois que j'étois alors la vivante image de mon père dans sa jeunesse , ayant ainsi que lui le teint blanc et vermeil , et les cheveux d'un blond roux. Je me regardois sans cesse dans le miroir , et bientôt il me prit envie de sortir pour aller me faire admirer dans la ville. Il falloit être aussi enchanté que je l'étois de ma figure pour satisfaire mon tailleur sans le chicanei: sur son mémoire, que j'aurois pu en ccxis* cience réduire aux deux tiers ; • mais je m'imaginois qu'un habit de si bon goût ne pouvoit trop se payer. IJkm hôtesse, me voyant si bien vêtu, me dit qu'il me manquoit tout au moins un laquais. J'en arrêtai sur* le*champ un qui avoit l'air d'un page , et je le fis ha* biller de neuf, afin qu'il parût plus digne d'un Riaitre tel que moi/

Dès le premier dimanche je me rendis à la grande église avec mon laquais , à qui j'avois donné des leçons sur la manière dont il de voit me suivre pour me faire honneur. J'y trouvai beaucoup d'hommes et de femmes du bel air; je fendis fièrement la presse, et visitai les chaplti^s l'une après l'autre , ce qui fit penser à bien du monde que ce n'étoit pa& sans dessein ; et toutefois je n'en avois point d'autre que de me montrer. Je me plaçai entre les deux chœurs , ayant observé que les principales dames se mettoient dans cet aidroit.

C'est là que je jouai le rôle que j'avois vu &ire à quelques jeunes fous de Madrid, et que j'avois répété vingt fois ce matin là dans mon miroir. Je choisis d'abord une place d'oii je pou vois être examiné depuis les pieds

aao GUZMAN D'ALFARACHE.

jusqu'à la tête; ensuite j'avançai Testomac et me soutins sur une jambe, pendant que je tendois l'autre avec tant de roideur qu'elle ne touchoit presque point à terre ; afiectant avec c^a de faire voii» que j'étois bien chaussé, et que j'avois des jarretières à la mode de ce temps-là , c'est-à-dire à l'allemande. Comme cette posture me gênoit fort , j'étois obligé d'en changer à tout moment , et je faisois diverses grimaces aux dames qui meregardoient. Je sourioisà l'une, j'envisageois l'autre d'un air froid , j'avois des yeux languissants pour celle-ci, et des yeux éblouis pour celle-là. Enfin j'en fis tant, que les femmes et les hommes, dont mon visage inconnu attira les regards, s'en étant aperçus, commencèrent à rire à mes dépens; mais c'est ce que je n'eus garde de remarquer : j'avois trop bonne opinion de moi pour m'imaginer qu'on pût trouver du ridicule dans mes ma* nières.

Cependant toutes les dames ne se moquèrent point de mes airs extravagants ; il y en eut même parmi elles qui en furent charmées; car, sans vouloir offenser les femmes en général, on peut dire qu'il y en a pour qui les hommes les plus impertinents semblent être faits. J'eus, entre autres, le bonheur de plaire à deuJ jolies personnes qui ne purent se défendre de me le témoigner. La passion de l'une fut l'ouvrage de mes regards et de mes grimaces ; mais , pour les sentiments de l'autre, je ne les dus qu'à mon étoile. La première de mes deux conquêtes étoit une éveillée qui avoit l'œil fripon et le visage piquant. Je la lorgnai en novice ; ce qui ne lui déplut point , les fenunes aimant beaucoup mieux les^ apprentis que les maîtres. Elle répondit à mes mines,

Page 1