‹ Œuvres de Le Sage (volume 3)Chapitre 106 sur 328 · LIVRE II, CHAP. VI · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHAP. VI

et cela me suffit pour me croire en droit de la suivre après la messe, pour savoir sa demeure. Elle marchoit fort lentement, comme pour m'avertir que ce seroit ma faute si elle m'échappoit; j'allois derrière elle du même pas, en lui disant de temps en temps des choses flatteuses, le plus spirituellement que je le pouvois.à mon âge. Elle gardoit le silence, et se contentoit de tourner quelquefois la tête pour me regarder d'une façon qui me persuadôit qu'elle n'osoit me rien dire à cause de la duègne dont elle étoit accompagnée.

Nous arrivâmes auprès de Saint-Cyprien, dans une petite rue détournée où elle demeuroit. Elle me fit en entrant chez elle un signe de tête, pour me témoigner qu'elle ne trouvoit pas mauvais que je l'eusse suivie, et elle n'oublia pa^ de me lancer une œillade qui me remplit d'amour et de joie. Je remarquai bien sa maison ; et me proposant de venir dès ce jour-là même me présenter devant ses fenêtres, je repris d^un pied léger le chemin de mon hôtellerie.

Je fus à peine dans une autre rue , qu'une espèce de soubrette, couverte d'une épaisse mante , me dit en passant près de moi assez vite : Seigneur cavalier, je vous prie de vouloir bien suivre mes pas; j'ai à vous parler d'une affaire très importante. Je ne balançai point; je marchai sur ses talons, et nous nous arrêtâmes tous deux à l'entrée d'une porte cochère que nous rencontrâmes ouverte. Là , voyant que personne ne pouvoit nous entendre, elle m'adressa ce discours : Charmant inconnu , vous êtes si bien fait et si aimable, que vous ne serez pas surpris , sans doute , quand je vous dirai qu'une femme de.quaUté , qui vient de vous voir

aaa GUZMAN D'ALFARACHE.

dans une église , est enchantée de votre air noble et galant; elle voudroit avoir avec vous un entretien secret. C'est une dame nouvellement mariée, et si belle, que.... Mais, ajouta-t-elie en s'interrompant elle-même ^ je ne vous en dirai pas davantage ; il faut vous laisser le plaisir de la surprise que sa vue doit vous causer. J'avalois tout cela doux comme lait , et je ne me possédois pas , tant j'étois enivré de mon mérite. J'af-* fectai pourtant de me montrer modeste. Je répondis à cette intrigante que sa maîtresse me faisoit trop d'honneur; que j'en étois confus ; que je ne dôutois pas que ce ne fût une dame de la première volée ; et qu'enfin j'avois une grande impatience d'aller chez elle me jeter à ses genoux pour la remercier de ses bontés. Seigneur^ me répliqua la confidente, vous ne sauriez la voir dans sa maison , ce seroit trop risquer ; elle a un mari des plus jaloux : mais enseignez-moi où vous logez , et je vous promets que dès demain matin vous aurez avec elle, chez vous, une conversation particulière. Je parus très sensible à cette promesse; j'appris ma demeure à l'officieuse suivante , qui sur-le-champ me quitta d'un air empressé pour aller rejoindre sa maîtresse , qui l'attendoit impatiemment, disoit-elle, pour savoir si elle avoit des grâces à rendre à l'amour ou des reproches à lui faire.

Me voilà donc occupé de deux affaires; mais je crus devoir donner toute mon attention à la première : ce n'est pas que la seconde ne me fit plaisir ; elle flattoit infiniment ma vanité. Qu'il est agréable, disois-je, d'être un joli homme! A peine suis-je arrivé à Tolède, que j'enchante deux femmes , qui, selon toutes les ap-

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