‹ Œuvres de Le Sage (volume 3)Chapitre 108 sur 328 · LIVRE II, CHAP. VL 2a · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHAP. VL 2a

il est amoureux, je ne crois pas qu'il revienne au Iqgis avant minuit. Nous aurons du moins la satisfaction de souper et de nous entretenir ensemble; et ce qui doit achever de nous consoler, c'est qu'il retournera dans deux jours à Madrid , où il demeurera trois mois. Je vous jure que sans cela je sèrois inconsolable de son arrivée; c'est un homme des plus violents qu'il y ait au monde, et d'une délicatesse outfée en matière d'honneur. Je ne puis vous dire jusqu'à quel point je suis gênée quand il est ici; mais nous en serons, s'il plaît à Dieu, bientôt délivrés pour long-temps. •

Cette confidence modéra bien ma joie. Le retour imprévu d'un frère, et d'un frère violent, ne présenta pas à mon esprit une image riante; j'en tirai im très mauvais augure. J'enrageois entre cuir et chair de n'avoir pas plus tôt reçu cet avis. Quoique je ne fusse pas des plus poltrons, j'aimois mieux me battre dans une rue que dans une maison, où il falloit nécessairement se défendre ou bien se laisser couper les oreilles. Je crus toutefois, puisque le mal étoit sans remède, devoir marquer dii courage et de la fermeté. Je priai la dame de faire toujours servir à bon compte, en lui disant d'un air d'intrépidité, que si son frère venoit nous troubler, quelque parti qu'il voulût prendre, il auroit affaire à un gaillard qui lui feroit voir du pays. On apporta les viandes, et nous nous assîmes tous deux à table. Nous n'avions pas encore mis la main au plat, que nous entendîmes frapper rudement à la porte. O ciel ! s'écria la dame en se levant , avec toutes les démonstrations d'une fille éperdue, voici mon frère, que vais-je devenir?

Guzman. iS

226 GUZMÂN D'ALFARAGHE.

Tu crois peut-être que, pour soutenir l'opinion de bravoure que ma fanfaronnade pou voit avoir donnée à la belle, je me préparai à recevoir courageusement le perturbateur de nos plaisirs, comme je m'en étois fait fort; tout au contraire. Je fus si étourdi, si effrayé de ce qu'il s'avisoit de revenir sitôt, que je ne songeai qu'à chercher un asile contre sa fureur. J'avois envie de me mettre sous le lit; mais la sœur, jugeant que je sérois mieux dans la cuve, m'y fît entrer et me couvrit d'un tapis. Malheureusement pour mon habit doré, la cuve étoit fort sale et encore toute mouillée; de plus, je n'y étois pas trop à mon aise.

On ouvrit la porte pendant ce temps là à ce diable de frère, qui ne fut pas sitôt dans la chambre, qu'étonné, ou faisant semblant de l'être, d'y trouver une table et un buffet si bien garnis, il demeura quelquesmoments sans parler; puis tout à coup rompant le silence : Que vois -je, ma sœur, dit -il d'un air de maître? Pourquoi toutes ces viandes? Qui de nous deux se marte aujourd'hui ? Quelle nouveauté est-ce donc ceci? Pour qui ce festin? Pour vous, répondit la tremblante sœur, je vous attendois. A d'autres, répliqua-t-il , est-ce que vous avez coutume de me traiter si magnifiquement? Vous ne sauriez me faire accroire que c'est pour célébrer mon retour de Madrid, puisque je vous ai dit tantôt que je soupois en ville. Je conviens de cela, mon frère, repartit la dame; mais vous savez bien qu'il vous arrive assez souvent, après m'a voir dit la même chose, de venir me surprendre; et, s'il vous en souvient, vous vous êtes quelquefois mi» en colère contre moi à cause que vous rfavez pas trouvé votre souper prêt. Je ne suis pas satisfait de vos raisons, re-

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