LIVRE II, CHAP. VÎIl
dans laquelle était mon habit d'homme à bonnes fortunes, avec de beau linge et le reste de mon argent. Aussitôt qu'il fut venu me rejoindre, je lui donnai une des mules, je montai sur l'autre ; et, charmé de trouver si promptement l'occasion de sortir de Tolède, dont le séjour ne pouvoit plus m' être agréable, je pris la route d'Orgaz , où j'allai coucher ce jour-là.
Il y avoit dans rhôtellerie une jolie servante qui sembloit s'élever au-dessus de sa condition -par son esprit et par des manières gracieuses. Je liai conversation avec elle, et dans cet entretien je sentis naître des désirs que je lui témoignai; ce qui ne l'effaroucha point : elle eut même la bonté de me promettre qu'elle viendroit me trouver pendant la nuit. Mais, ma mignonne, lui dis-je, ne me trompez-vous point? Puis-je compter sur votre parole? Sans doute, me réponditelle; vous êtes un trop joli seigneur pour qu'on vous en fasse accroire. Vous verrez si j'y manque.
On me fit coucher dans une chambre basse où il y avoit de rorg#, et dont j'eus soin dé laisser la porte ouverte, afin que la servante y pût entrer à l'heure qu'elle jugeroit la plus commode. Je m'endormis en attendant ma belle, quoiqu'on ne dorme guère ordinairement dans une si agréable attente; mais l'inquiétude que l'alguazi) m'avoit causée la nuit précédente ne m'ayant pas permis de goûter la douceur du sommeil, j'avois encore plus d'envie de me reposer que de faire l'amour. Cependant un petit bruit que j'entendis dans la chambre eut le pouvoir de me réveiller. Je ne doutai point que ce ne fût la servante; et voulant k recevoir avec toute la reconnbissance que. son exactitude à tenir
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sa parole me sembloit mériter : Venez, lui dis-je tout bas; approchez, mon aimable; je vous attends avec impatience. On ne me répondit point. Je m'imaginai que la friponne en usoit ainsi pour mieux irriter mes désirs. Dans c^tte confiance, la moitié du corps hors du lit, j'étendis mes bras pour la saisir. Je sentis 30us ma main quelque chose de douillet, mais d'un douillet qui révolta mon imagination; comme en effet, c'étoit l'oreille» d'un âne, lequel étant sorti de l'écurie, avoit été attiré dans ma chambre par l'odeur de l'orge qui y étoit. L'animal qui, dans le temps, que je le touchai, avoit la tête baissée, la releya tout à coup pour mes péchés, et m'en donna sous le menton un coup qui m'ébranla les mâchoires, et mit ma bouche tout en sang. Je me levai en jurant, et dans l'intention de percer de mon épée les entrailles de cette maudite bête , qui, par bonheur pour elle, fut effrayée du bruit que je fis, et prit aussitôt la fuite. Je me recouchai en pestant contre l'amour, et en renouvelant le serment*que j'avois déjà fait de me défier de ses piégés.
Un moment avant le jour, je commençois à m'assoupir; mais le muletier vint m'avertir que le déjeuner étoit prêt, et que si je voulois arriver ce jour -là de bonne heure à Malagon, je n'avois point de temps à perdre. Je fus bientôt debout, et, après avoir mangé quelques nçiorceaux de ce qu'il plut à l'hôte de me servir, je voulus monter sur ma mule, qui me lança une ruade dont j'aurois été peut-être estropié toute ma vie, si j'eusse reçu le coup de plus loin; mais j'^tois si près de la quinteuse bête, qu'elle ne put me faire un grand mal. Au diable toutes sortes de femelles! m'écriai- je