LIVRE II, CHAP. Vllt. a4i
dans le moment; je suis né pour en être maltraité. Pour divertir mes compagnons de voyage, et me désen* nuyer moi-même, je leur contai en chemin toute l'aventure de l'âne : ce qui fut un récit bien intéressant pour le muletier, qui nous dit, après avoir ri tout son saoul, que Luzia (c'étoit le nom de la servante) en avoit agi de meilleure foi avec lui; qu'elle lui avoit tenu compagnie une bonne partie de la nuit; et qu'enfin il vouloit bien m'apprendre que Jes servantes d'hôtelleries appartenoient de droit aux muletiers, pour le bien qu'ils faisoient gagner aux hôtes en leur menant des passagers.
Nous arrivâmes sur le soir à Malagon, d'où, grâces au ciel, je partis le lendemain sans que la fortune m'eût joué quelque nouveau tour, si ce n'est que je m'aperçus, quand nous eûmes fait trois ou quatre lieues, qu'on m'avoit volé une bouteille d'excellent vin. Vive Dieu! dis-je alors en riant , ce vol justifie bien le proverbe qui dit : A Malagoriy dans chaque maison un larrony et dans celle de V alcade, le père et lejils. Là-dessus le muletier me demanda si je savois l'origine de ce proverbe. Je répondis que non, et qu'il me feroit plaisir de me l'apprendre. La voici, reprit-il, s'il faut en croire un bon vieillard de qui je la tiens.
En 1236, don Fernand, surnommé le Saint, roi de Castille et de Léon, étant à Benevente, eut avis un jour que les chrétiens venoient d'entrer dans Cordoue, et qu'ils s'étoient déjà rendus maîtres du faubourg qu on appelle Axarquia; mais que les .Maures, à qui cette place appartenoit alots, et qui se trouvoient fort supérieurs en nombre, se préparoient à les en chasser. Ce monarque, zélé pour sa religion, résolut de voler au
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secours des chrétiens. Il manda son dessein à don AlVar Ferez de Castro, qui ëtoit alors à MartoSj et à don Ordono Alvarez. Ces deux seigneurs, des principaux de Castille, se rendirent en diligence auprès du roi, qui se mit aussitôt en chemin avec eux. Comme il n'avoitfque cent cavaliers, il envoya ordre à tous ses vassaux et à tous les gens de guerre qui pouvoient être dans les villes, bourgs et villages de sa domination ^ de marcher vers Cordoue. Ses ordres auroient été suivis d'une prompte exécution si le temps l'eut permis; mais on étoit alors dans le mois de janvier, et les pluies avec la neige avoient partout grossi les ruisseaux et fait déborder les rivières; de manière que les troupes ne pouvant avancer se trouvèrent dans la nécessité de s'arrêter tantôt dans un endroit, et tantôt dans un autre. Il en arriva un si grand nombre à Malagon, que l'on fut obligé de loger un soldat dans chaque maison , et deux chez les bourgeois les plus aisés. Le commandant de ces troupes et son fils, qui en étoit aussi officier, tombèrent en partage à l'alcade. Quoique le bourg fût assez gros , il y avoit tant de monde , que les vivres devinrent d'autant plus chers qiie le temps continuoit d'être rude. Les soldats, se voyant hors d^état d'en acheter au prix qu'ils se vendoient, commencèrent à voler pour subsister. Tandis que ces choçes se passoient, un paysan de bonne humeur allant à Tolède, rencontra près d'Orgaz une troupe de cavaliers qui lui demandèrent d'où il ëtoit. Il répondit qu'il étoit de Malagon. Sur quoi l'un des cavaliers lui dit : Apprends -nous, mon ami, ce qu'il y a de nouveau à Malagon. Le paysan lui fit cette réponse ^ qui depuis est devenue un pro-