LIVRE II, CHAR IX
puis vous en offrir un , du moins je pourrai partager le mien avec vous, et nju* vivrons ensemble de même que si vous étiez capitaine comme moi. '
Pour me prouver que des discours si honnêtes n'étoientpasdes compliments en l'air, il me retint à dîner, et me régala fort bien. Il ne laissa pas, sans faire semblant de rien, de charger un de ses valets de s'informer du mien qui j'étois. Mon page , qui m'a voit entendu dire plus d'une fois que je me nommois ^on Juan de Guzman, de la maison de Toral , assura que je portois ce nom , avouant au reste qu'il n'en savoit pas davantage. Cela fut rapporté au capitaine , qui crut pieusement que j'étois un jeune cadet de cette illustre race. De mon coté , dès le jour suivant je lui donnai à manger dans mon hô^sUerie , et je n'épargnai rien pour rendre le repas digne d'un cavalier qui auroit effectivement été ce que mon valet avoit dit que j'étois. Je ne m'en tins pas à ce dîner ; j'en donnai tant d'autres au capitaine et aux principaux officiers de la compagnie, que ce n'est pas merveille s'ils m'aimoient tous et me regardoient comme un sujet qui faisoit honneur à leur corps. Le capitaine, surtout, avoit tant d'attention pour moi, que j'enétois quelquefois tout honteux. Il est vrai que pour entretenir son anûtié je lui envoyois presque tous les jours, par mon page, quelque petit présent, qu'il vouloit bien recevoir pour me marquer son affection.
Cependant ma bourse , qui n'avoit pas comme la mer un flux et un reflux, se désemplissoit à vue d'œil sans se remplir. J'avois déjà dissipé plus de la moitié de mes réaux , tant en habits , en galanteries et en frais de
voyage, qu'en festins et en présents, sans compter ce que j'avois perdu en jouant 2uœc les officiers , dont I4 plupart savoient encore mieux que moi se rendre au jeu la fortune favorable. J'étois pourtant assez en fonds pour soutenir quelque temps le beau personnage que je faisois, lorsque le temps de nous mettre en marche arriva. Je suivis la compagnie en qualité de volontaire, jusque sur la côte, où elle a voit ordre de s'arrêter, en attendant que les galères , qui dévoient la transporter en Italie avec d'autres troupes , fussent arrivées à Barcelonne, où elle alloit s'embarquer; mais il plut à Dieu que cet embarquement ne se fît que trois mois après : ce qui acheva de me ruiner ; car voulant continuer de vivre avec le capitaine et les autres officiers ainsi que j'avois commencé , je me trouvai bientôt réduit à me servir de mon corps de réserve , je veux dire de mes trente pistoles d'or auxquelles je n'avois point touché jusque-là, et que je dépensai avec aussi peu de ménagement que mes réaux. Quand je me vis au bout de mes dernières pièces , je vendis mon bel habit, ensuite mon linge; puis je me défis de mon valet, qui alla chercher fortune ailleurs; et n'ayant plus d'argent pour jouer, je cessai de fréquenter les officiers, qui'ne devinèrent que trop bien les raisons qui m'obligeoîent à changer de conduite.
Les réflexions vinrent alors en foule se présenter à l'enfant prodigue. Si j'étois incapable d'en faire quand j'avois de l'argent, en récompense j'en faîsois des millions lorsque je n'avois plus rien. Je rappelai mes folies passées , et je me fis tous les reproches qu'un pédagogue de profession m'auroit pu faire. Je pris la réso-