‹ Œuvres de Le Sage (volume 3)Chapitre 122 sur 328 · LIVRE II, CHAP. IX. a · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHAP. IX. a

lution d'être à l'avenir bon ménager, comm^ si j'eus§c encore eu des sacs de réaux dans ma valise. Je me repentois principalement d'avoir donné tant de grands repas au capitaine , qui, remarquant que j'étois mal en e.spèces , ne m'invitoit plus depuis quelque temps à dîner avec lui. Les autres officiers , jugeant que je n'avois plus rien à perdre , me tournoient le dos. Les sergents, qui venoient auparavant me rendre visité comme à un capitaine en second , et qui se faisoient honneur de mon entretien , ne me recherchoient plus ; il n'y avoit pas jusqu'aux soldats qui ne m'évitassent. Je ne sai$ même si les goujats n'auroient pas dédaigné ma. compagnie si j'eusse voulu devenir leur camarade ; mais il étoit juste , après avoir tant fait d'extravagances , que j'eu fussp si bien puni.

Si quelque chose pouvoit me consoler dans up état ^i malheureux, c'est que pendant le cours de ma prospérité je 11 aVois pas fait la moindre friponnerie. Cela donug tçvt bbune opinion de moi à mon capitaine, qui, me çrpyont plus que jamais uu garçon de nais^apce, i^nserva tpujpur^ pour moi de l'estime malgré rna misère, Il avoit trop projflté de ma mauvaise conduite pour ne me la point pardonner dans le fond de son âme. U me recevoit assez bien quand je l'allois voir; aans faire semblant de prendre garde à la situation de mes affaires, il ne laissoit pas d'en être touché, et il ne put s'empêcher de me le dire un jour que je lui p^us plus triste qu'à l'jiH^inaire : Mon cher Guzman , il faudroit que je fusse bien dur et bien ingrat si j'étois insensible à vos peines, après tous les témoignages d'amitié que vous m'avez doxuiés ; mais apprenez que,

ma fortune n'est guère meilleure que la vôtre , et que je suis vivement affligé de ne pouvoir vous marquer par mes actions jusqu'où va pour vous ma bonne volonté : tout ce que je puis vous offrir dans le pressant besoin où vous vous trouvez d'être secouru, c'est un logement dans ma maison, et la table de mes gens ;'Car j'ai cessé par nécessité de manger chez moi, étant dans l'impuissance de recevoir mes amis.

Cette proposition, qu'il ne me fît pas sans rougir, fut accompagnée de tant de manières obligeantes, que je l'acceptai. Il ne sied à personne de faire le fier, encore moins à un homme qui n'a pas le sou et qui ne sait où donner de la tête : c'est un caméléon qui ne se nourrit que de vent. Me voilà donc devenu en quelque sorte domestique du capitaine, après avoir été son compagnon. Mais je luidois cette justice : bien loin de me traiter comme un valet , il avoit des considérations particulières pour moi. S'agissoit-il de faire quelque chose pour son service, il m'en prioit au lieu dé me le commander. De mon côté, pour conserver son amitié? et gagner le pain qu'il me donnoit , je me montrois plus ardent que ses domestiques à le servir; je prévenois ses désirs. Comme il me croyoit autant de discrétion que de fidélité, et même beaucoup de prudence, quoique j'eusse assez prouvé le contraire par la dissipation que j'avois faite de mon argent, il voulut achever de m'instruire de l'état présent de ses affaires, pour me faire connoître, disoit-il, qu'il avoit une entière confiance en moi.

• Il m'apprit donc qu'il étoit tellement à sec, que quelques bijoux qu'il avoit encore faisoient son unique res-

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