LIVRE II, CHAP. IX
source. Savez-vous bien, ajouta-t-il, ce qui m*a réduit à cette extrémité? C'est le temps que j'ai été obligé de consumer à solliciter mon emploi, et les présents qu'il m'a fallu faire pour l'obtenir. Oui, j'y renoncerois si j'étois à recommencer, quelque envie qu'ait naturellement un gentilhomme espagnol d'acquérir de la gloire par la voie des armes. Effectivement, outre l'argent qu'il m'en a coûté pour cela , je ne puis y penser encore sans une extrême confusion, combien sy-je passé de journées, le chapeau à la main, à prier, à flatter, à faire des révérences jusqu'à terre, à traverser des cours, tantôt pour parler à celui-ci, et tantôt en accompagnant celui-là; enfin à valeter, à ramper, à faire mille bas-* sesses. Mais le trait le plus piquant et le plus sensible pour moi, c'est ce qui m'arriva la veille du jour auquel on. m'avoit promis ma commission. Après plus de huit mois de sollicitations et de démarches comme celles que je viens de vous dire, j'accompagnois le ministre dont j'avois besoin, et qui sortoit du palais. Je le conduisis avec le plus profond respect jusqu'à son carrosse. Il monta dedans, et je me couvris par malheur un moment devant que le carrosse partît. Le ministre s'en aperçut; il me lança un regard furieux, et me fit bien sentir que mon action lui avoit déplu, puisque ma commission ne me fut délivrée que quatre mois après : je courus même risque d'être renvoyé aux calendes grecques pour ma peine et pour mon argent.
Dieu préserve, continua-t-il en levant les yeux au ciel, Dieu préserve tout honnête homme d'avoir affaire aux personnes qui ont le pouvoir et la mauvaise volonté tout ensemble] Dans quel aveuglement sont ces idoles
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de cour , qui veulent qu'on les adore comme des divinités ! Ils ont apparemment oublié qu'ils ne sont que de misérables comédiens qui jouent de beaux rôles, et qu'à la fîn de la pièce, c'csti-à-dire de leur vie, ils dhr paroîtront aussi«-bien que nous.
Mon capitaine m'attendrit par ce discours, et je me sentis plus pénétré de son malheur que du mien. le lui témoignai, dans les termes les plus forts que mon cœur et mon esprit me purent fournir, qu'il n'y avoit rien que je ne fus$e capable d'entreprendre pour le tirer de l'embarras où je le voyois; en un mot, que j'exposerois volontiers ma vie pour son service. 11 me remercia de ma bonne volonté; mais quel secours, poursuivit-il en souriant, puis-je attendre de vous dans la situation oii vous êtes? Je verrai ce que je pourrai faire, lui répondis-je. Si je suis jeune, en récompense la nécessité aiguise l'esprit, et peut suppléera l'expérience: laissezmoi seulement rêver aux moyens de vous faire passer doucement la vie jusqu'à notre embarquement. Le capitaine sourit encore à ces paroles, et, sans me répliquer, branla la tête pour me marquer qu'il faismt peu de fond sur des discours qu'un zèle indiscret m'inspiroit. S'il jeût connu mes talents, il auroit mieux jugé de moi; mais je le forçai bientôt à me rendre justice.
Comme les galères tardoient à venir, nous étions obligés de changer souvent de quartier, et nous logions par étapes dans les villages. A chaque logepnent, je donnois une douzaine de billets qui nous rapportoient pour le moins douze réaux chacun, et quelques-uns jusqu'à cinquante chez les ridies laboureurs. Pour moi , j'avois mon entrée franche dans toutes les miiisons,