‹ Œuvres de Le Sage (volume 3)Chapitre 128 sur 328 · LIVRE II, CHAP. X · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHAP. X

de crainte et d'ëtonnement , qu'il n'eut pas la force de prononcer une parole; d'ailleurs, quand il auroit parlé, cela eût été inutile; la voix de son accusateur eût étouffé la sienne : on n'entendoit que moi , je criois sans cesse; et, pour faire plus d'impression sur les soldats , je me jetai à genoux devant eux, en implorant leur secours avec de fausses larmes.

Mes seigneurs, Jeur disois-je, vous voyez dans ce vieux scélérat le plus grand hypocrite qu'il y ait en Espagne. J'étois tout à Theure avec lui sur le port. Il a remarqué une bourse dans mon sein; il m'a demandé ce qu'il y avoit dedans. C'est, hii ai-je répondu, un reliquaire que mon capitaine, mon maître, a oublié ce matin sur le chevet de son lit, et que j'ai pris pour le lui rendre. Ce voleur que vous tenez m'a prié d'un air honnête de le lui montrer, en me disant qu'il étoit orfèvre et qu'il se connoissoit en bijoux. J'ai contenté sa curiosité. Après quoi il m'a proposé de lui vendre ce reliquaire. Cela ne se peut pas, lui ai-je dit, puisqu'il est à mon maître. En même temps je l'ai remis dans ma bourse , qui étoit attachée à mon jupon. Là-dessus mon voleur, en m'amusant de paroles,' a tiré de Tétui qu'il porte à sa ceinture un couteau dont il s'est servi pour couper les cordons dont vous pouvez encore voir les bouts. Donnez -vous, s'il vous plaît, la peine de le fouiller, et vous lui trouverez la bourse avec le bijou dont il n'a pas eu le loisir de se défaire , tant je l'ai suivi de près.

Les soldats le fouillèrent aussitôt; ils tirèrent la bourse çt le reliquaire qu'il avoit mis dans son sein ; et s'aperce vant qu'en effet les cordons avoient été coupés, ils

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a58 GUZMAN D'ALFARACHE.

demeurèrent convaincus que l'orfèvre étoit un fripon. Il avoit beau protester et jurer que je lui avois vendu ce bijou, ils refusèrent de le croire, ne pouvant se persuader qu'un vieil orfèvre eût été capable d'acheter d'un jeune soldat un reliquaire si riche, sans le soupçonner de l'avoir dérobé. Encore une fois, seigneurs soldats, s'écria l'accusé, j'ai payé le reliquaii*e à ce jeune homme, à telles enseignes qu'il doit avoir actuellement sur lui cent vingt écus d'or que je lui ai comptés dans la main. Vous n'avez qu'à le fouiller à son tour, vous lui trouverez ces pièces d'or, qu'il vient de recevoir de moi il n'y a qu'un moment. Les soldats, pour le contenter, se mirent à me visiter partout, et voyant que je n'avois point d'argent, ils commencèrent à l'accabler d'injures, et même à le batti*e. Néanmoins, comme il ne cessoit de les prier de nous mener l'un et l'autre devant le juge, ils nous y conduisirent tous deux.

Là, je rapportai l'affaire de la même façon que je l'avois contée aux grivois, lesquels, ayant été interrogés par le juge , en dirent plus qu'il n'en falloit pour faire croire que l'orfèvre m'avoit effectivement pris de force le reliquaire. D'ailleurs , ce bourgeois étant connu pour un homme fort intéressé et très peu scrupuleux, on n'étoit que trop disposé à le croire coupable. Le magistrat toutefois, voulant avoir quelque considération pour sa famille, qui étoit des meilleures de la bourgeoisie, se contenta de lui faire une forte réprimande, et me remit le bijou entre les mains, avec ordre de le reporter à mon maître; ce qui fut exécuté sur-le-champ.

Le capitaine, quand je lui fis le récit de cette aventure , rendit grâce au ciel dans le fond de son âme de ce qu'elle avoit eu une si heureuse fin. Il avoit craint?

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