LIVRE II, CHAP. X
avec beaucoup de raison, que je ne me tirasse plus mal d'une affaire si scabreuse, et ma hardiesse le fit trembler. Quoiqu'il eût seul profité de la friponnerie, il résolut de se défaire du fripon; il eut peur que je ne le perdisse à la fin par quelques-uns de mes tours. 11 attendoit avec impatience le jour de notre embarquement. Ce jour si désiré de lui arriva peu de temps après. Les galères sortirent du port de Barcelonne, et nous transportèrent heureusement à Gênes. Nous n'eûmes pas plus tôt mis pied à terre, que mon capitaine me dit en particulier: Mon cher Guzman, nous voici enfiiji dans le pays où vous avez tant souhaité d'être; car je lui a vois fait confidence du dessein que j 'a vois d'aller voir mes parents; il faut, s'il vous plaît, que nous nous séparions. J'appréhende comme tous les diables vos petits coups de main; ils pourroient un jour me porter malheur. A^dieu,monami, poursuivit-il en me mettant dans la main une pi&tole, je suis fâché de n'être pas en état de mieux reconnoître vos services. En achevant ces paroles, il s'éloigna de moi, me laissant si étourdi du compliment qu'il venoit d^ me faire , que je ne pus lui dire un seul mot. Mais que lui aurois- je dit? Falloit-il lui représenter tous les périls que j'avois affrontés pour lui ? Il ne les ignoroit pas : c'étoit même à cause de cela qu'il me chassoit. Je ne devois pas être si surpris de son procédé, J'avoîi» le destin que les méchants ont d'oixlinaire. On se sert d'eux tant qu'ils sont utiles; comme des vip^es et des scorpions , on en tire la substance pour ea composer des remèdes, et l'on en jette le reste.
FIN BU SilCOirO U¥RE.
26o GUZMAN D'ALFARACHE.