‹ Œuvres de Le Sage (volume 3)Chapitre 146 sur 328 · Livre iii, chap. v · texte numérisé non relu

Livre iii, chap. v

de§ affaires, du négoce, et de tous les embarras où les autres sont plonges jusqu'à leur mort. Certes, le premier qui embrassa ce genre de vie devoit être un grand philosophe!

Je croirois volontiers les gueux affranchis du pouvoir de la fortune, si de temps en temps cette malicieuse déesse ne prenoit plaisir à i'ex^rcen.^ur eux, en leur faisant éprouver de petites disgrâces, comme celle qui m'arriva dans la vilk de Gaéte , où je voulus aller par curiosité^ m'imaginant qu'un homme qui pouvoit déjà se donner pour habile dans le métier ne seroit pas plus toi dans ce pays -là, qu'il tomberoit sur lui Une grêle d'aumônes. Je n'y* fus pas sitôt rendu, que me couvrant la tête d'une fausse leigne , que je savoîs admbraUement bien faire ^ je me plaçai à la porte d'une église. Le gouTcmeur de la ville passa près de moi par hasard, et^ après m'avoir regardé avec quelque attention, m» fit la charité. Un assez grand nombre d'habitants des deux sexes suivirent son exemple, et ce fut une bénédiction pendant cinq ou six jours; mais l'avidité, comme l'on dit, fait crever le sac. Un jour de fête , ma teigne me paroissaïkl une iBfveDtioo usée , il me prit envie d'avoir un: ulcère à la jambe, et je m'en fis bte«iôt venir un, enme servant -du secret que le ^ieux Cordouan m'avoit enseigné. ^

Ayant donc mis ma javibe dans un état à me rapporter, à ee qu'il me se«iblaitimta«t qu'une banne vigne, j'allai me poster avantageusement à la porte d'une autre église. Là^ Gommençant d'une \mx dolente à vouloir exprimier les doi^leurs que me causoit mon ulcère, je m'^attirai les yeux des personnes qiû passoient. Il me

parut même que j'excitois leur compassion , quoique mon visage vermeil, car j'avois négligé de le rendre pâle, démentît mes plaintes/ et dût inspirer de la défiance; mais les bonnes gens n'y regardent pas de si près, et je recevois plus d'aumônes seul que tous les autres gueux qui étoient là, et qui m'auroient voulu au diable avec mon*ulcère.

Le gouverneur, pour mes péchés, s'avisa de venir entendre la messe dans cette église. Il jeta la vue sur moi, et me reconnut à la voix. Il lui auroit été impossible de me démêler autrement , puisque j'avois alors la tête enveloppée d'une serviette qui me descendoit jusque sur le nez. C'étoit un homme qui avoit de l'esprit et beaucoup d'expérience. Dès qu'il m'eut remis, je m'imagine qu*il dit en lui-même : Depuis quatre jours que j'ai vu ce drôle -là, se peut-il qu'il lui soit venu un ulcère à la jambe ? Il y a quelque chose làdessous; approfondissons im peu cela. Mon ami, me dit-il en m'adressant la parole, vous êtes tout nu; votre misère me touche; suivez-moi, je veux vous faire donner une chemise.

J'eus l'imprudence de lui obéir, sans le soupçonner d'aucun mauvais dessein ; car, pour peu que je me fusse douté de celui qu'il avoit, je te réponds que, malgré les gens de sa suite, je me serois dérobé au châtiment qu'il me préparoit. Lorsque nous fûmes arrivés chez lui, il m'envisagea d'un air si froid et si sévère, que j'en conçus un malheureux présage ; puis il me demanda si ce n'étoit pas moi qu'il avoit vu à la porte d'une église, la tête couverte de teigne. Je pâlis à cette question, et n'eus pas la hardiesse de répondre que non. Là-dessus

Page 1