‹ Œuvres de Le Sage (volume 3)Chapitre 147 sur 328 · LIVRE III, CHAP. y · texte numérisé non relu

LIVRE III, CHAP. y

il voulut voir ma tête ; et n'y remarquant pas la moindre apparence de teigne , il me dit : Apprends-moi par quel remède singulier tu t'es guéri si parfaitement du mal que tu avois il y a quatre jours : de plus, ajouta-t-il, je ne conçois pas comment, avec le visage rubicond que je te vois, tu peux avoir un ulcère à la jambe. Seigneur, lui répondis-je, tout déconcerté et ne sachant ce que je disois, je l'ignore,... mais c'est Dieu qui le veut ainsi. Je fus eyicore plus ti:oublé quand je l'entendis ordon • ner à un de ses laquais d'aller chercher un chirurgien. Je compris ce que cela signifioit , et j'aurois fait une tentative pour me sauver, si la porte n'eût pas été fermée; mais elle l'étoit, et il n'y avoit pas moyen de m'échapper : enfin le chirurgien arriva. Il examina ma jambe, et, tout habile homme qu'il étoit, il y aufoit peut-être été trompé , si le gouverneur ne lui eût dit tout bas les raisons qu'il avoit pour me croire un fourbe. Après cela, le chirurgien eut peu de peine à découvrir la vérité. Il observa de nouveau l'ulcère, et dit d'un air de capacité : Ce mendiant n'a pas plus de mal à la jambe que j'en ai à l'œil : qu'on m'apporte de l'eau chaude , et je vous prouverai ce que j'avance. On fit aussitôt chauffer de l'eau, avec quoi le chirurgien me lava et frotta la jambe, qui devint en un instant si nette et si saine, que je n'eus pas le petit mot à dire pour m'excuser.

Alors le gouverneur, jugeant qu'il étoit* de son devoir de récompenser mon adresse , me fit donner la chemise qu'il avoit eu la bonté de me promettre; elle me fut appliquée sur la peau dans le moment par un vigoureux domestique qui me compta trente bons coups de

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fouet pour les frais de mon voyage; après quoi l'on me pria de sortir de la ville sur-le-champ , en m'assurant que j'en recevrois bien davantage si je m'avisois d'y revenir. Il y avoit du superflu à me défendre de remettre le pied dans Gaëte ; il sufHsoit , pour m'en ôter l'envie, que j'y eusse été si bien traité. Je m'éloignai donc promptement de cette maudite ville en serrant les épaules, et je regagnai le plus tôt qu'il me fut possible les terres du pape. Je donnai mille bénédictions à ma chère Rome, dès que je l'aperçus ; je pleurai de joie en la revoyant , et souhaitai d'avoir les bras assez longs pour l'embrasser. J'allai rejoindre mes camarades, à qui je me gardai bien de faire part de mon équipée. S'ils l'eussent sue, ils se seroient long-temps moqués de moi , d'avoir été de gaieté de cœur me faire fouetter à Gaëte. Je leur dis seulement que j'avois parcouru par curiosité quelques villages voisins ; mais qu'il me sembloit que hors de Rome il n'y avoit point de salut pour les gens de notre espèce. J'avois effectivement fait une grande folie de quitter cette ville de bénédiction, où nous étions si bien nourris, et où nous recevions tous les jours quelques menues monnoies. Grain à grain la poule remplit son ventre.. Nous amassions notre argent, et aprè5 l'avoir converti en or, nous le portions cousu à nos vêtements, sous des pièces qui cachoient quelquefois de quoi acheter un habit neuf. On pouvoit dire que nous étions tout cousus d'or. Il y avoit parmi nous de vieux coquins qui portoient sur eux des trésors. Les pauvres sont avares et cruels ; ils possèdent ces deux vices au suprême degré. Je puis te citer un exemple fort singulier de leur avarice et de leur cruauté , en t'apprenant

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