‹ Œuvres de Le Sage (volume 3)Chapitre 148 sur 328 · LIVRE III, CHAP. V · texte numérisé non relu

LIVRE III, CHAP. V

l'histoire d'un gueux que j'ai connu ; elle est assez curieuse pour mériter d'être racontée.

Un pauvre mendiant génois, nommé Pantalon Gastelleto, s'étant marié à Florence, eut de son mariage un fils qu'il se proposa de mettre en état de vivre sans être obligé de travailler ni de servir. Pour cet effet, abusant de la facilité qu'il y a de disloquer et de rompre les membres délicats d'un enfant nouveau-né, il eut la barbarie d'estropier le sien. Peut-être, lecteur, vas-tu m'arrêter dans cet endroit pour me dire que ce n'est pas une chose fort extraordinaire aux gueux. J'en demeure d'accord : les mendiants de toutes les nations du monde sont sujets à cette inhumanité pour exciter la campassion des peuples ; mais notre Pantalon , comme Génois-, voulut surpasser tous les pères là-dessus ; il défigura son fils de telle façon , qu'il en fit un monstre sans pareil. Ce malheureux enfant, en qui tout étoit contrefait, à l'exception de la langue et des bras, auxquels on n'a voit pas touché, étant sorti de l'enfance, alloit par les rues, dans une espèce de cage, sur un petit âne qu'il coriduisoit lui-même avec ses mains.

Si son corps n'a voit pas la forme humaine, en récompense son esprit étoit excellent. Il en donnoit des marques à mesure qu'il avançoit en âge*. H faisoit surtout des reparties si plaisantes et si spirituelles , que tout le monde en étoit charmé. Il recevoit de grandes aumônes, qu'il ne deroit pas moins à la gentillesse de son esprit qu'à la pitié que sa personne inspiroit. Fait comme il étoit, il ne laissa pas de vivre soixante-douze ans, après lesquels il tomba malade; et sentant bien qu'il mourroit de sa maladie, il rentra en lui-même, demanda pour

apa GUZMAN D'ALFARACHE.

confesseur un habile et bon religieux qu'il connoissoit; et s'étant entretenu avec lui de ses affaires tant spirituelles que temporelles, il fit venir un notaire, et lui dicta son testament dans ces termes : Je laisse mon âme a Dieu qui Va créée ^ mon corps a Ut terre y et je veux être enterré dans )na paroisse. Item , /ordonne que mon âne soit venduy et que V argent qui proviendra de cette vente soit employé a payer les frais de mon enterrement. Pour le bât y je le lègue au grand-duc mon seigneur y a qui il appartient de droite et que je nommée exécuteur testamentaire, et mon héritier universel.

Ce gueux mourut peu de jours après, et* son testament, rendu public, devint le sujet de tous les entretiens de la ville de Florence. Tout le monde ayant connu le défunt pour un homme qui avoit été toute sa vie un plaisant et un rieur, s'imaginoit qu'il n'a voit fait cet acte, qui paroissoit burlesque, qu'afin de faire encore après sa mort rire le public ; mais le grand-duc en jugea tout autrement. Comme il avoit cent fois entendu parler du testateur et de son bon esprit, il soupçonna que le testament n'étoit pas sans mystère. Pour s'en éclàircir, il se fit apporter dans son palais le bât dont il avoit hérité. Il ordonna qu'on le défît en présence de toute la cour, qui ne fut pas peu surprise d'en voir sortir diverses pièces d'or, jusqu'à la valeur de trois mille six cents écus de quatre cents maravédis chacun. On sut après cela que c'étoit par l'avis de son confesseur qu'il avoit ainsi disposé de son bien, dont le grand-duc, en prince juste et pieux, fit un très bon usage, puisqu'il l'employa tout entier à fonder quelques messes à perpétuité pour le testateur.

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