‹ Œuvres de Le Sage (volume 3)Chapitre 151 sur 328 · LIVRE III, CHAP. VI · texte numérisé non relu

LIVRE III, CHAP. VI

ks pauvres , pour les attendrir, sont obligés de se couvrir le corps de plaies , et de se martyriser : encore nous arrive-t-il souvent de nous mettre sans fruit dans un état de souffrances, ou du moins pour une misérable aumône qui nous en revient. Au reste , que gagnerezvous à découvrir ma tromperie? Vous perdrez la récompense qui vous a été promise , et qui ne peut vous échapper si vous voulez que nous agissions tous trois de concert. Vous pouvez hardiment vous fier à moi; la crainte du châtiment vous répond de ma discrétion. » Mes chirurgiens, après avoir fait leurs réflexions, se déterminèrent à profiter de l'occasion qui se présentoit d'attraper l'argent du cardinal. Dès que nos flûtes furent d'accord , nous repassâmes dans la chambre de son éminence, oîi ces deux messieurs m'ayant.fait asseoir sur le lit recommencèrent à considérer ma jambe. Ils y mirent des emplâtres avec les drogues qu'ils jugèrent les plus propres à l'entretenir dans l'état où elle étoit. Ils la bandèrent ensuite, l'enveloppèrent d'une serviette, puis voyant revenir le cardinal dans ce moment-là, ils me prirent entre leurs bras, comme si j'eusse été véritablement incommodé , et me recouchèrent. Son éminence, inquiète et très impatiente d'apprendre des nouvelles de mon ulcère, qui lui avoit parut fort dangereux, en demanda d'un air empressé. Monseigneur, lui dit gravement un des chirurgiens , ce pauvre garçon est dans une situation déplorable. : il a déjà la gangrène à la jambe; nous espérons pourtant le tirer d'affaire , s'il plaît à Dieu; mais il nous faudra du temps pour en venir à bout. Il est bien heureux, dit alors l'autre chirurgien, d'être tombé aujourd'hui entre nos maifis : un jour plus

tard il étoit mort; et c'est sans doute pour lui sauver la vie que le ciel Ta envoyé à la porte de votre éminence. Ce rapport fit plaisir à monseigneur , qui leur dit qu'ils pouvoient employer tout le temps qu'ils voudroient , pourvu qu'ils me guérissent. Il les pria de nouveau de ne rien négliger pour y réussir, pendant que de son côté il auroit soin que je fusse bien traité dans sa maison. Ils lui promirent de répondre à la confiance qu'il avoit en eux , et l'assurèrent qu'ils ne manqueroient pas de me venir voir l'un et l'autre deux fois le jour, attendu qu'il leur faudroit, disoient-ils, raisonner ensemble sur chaque observation qu'ils pourroient faire sur mon mal. Ils se retirèrent après avoir parlé de cette sorte, ce qui me rendit l'esprit plus tranquille; car, jusqu'à ce moment, je m'étois toujours défié de ces deux bourreaux : j'ayois craint qu'ils ne découvrissent ma fourberie , quoiqu'ils parussent en vouloir être les complices. Les fripons me firent garder la chambre pendant trois mois , que je trouvai plus longs que trois siècles , tant il est difficile de perdre l'habitude de jouer et de gueuser. J'avois beau être couchié et nourri comme monseigneur même*, tout cela ne m'empêchoit point de m'ennuyer d'être renfermé. Enfin je pressai, je tourmentai si fort mes chirurgiens pour les obliger à finir cette comédie , qu'ils cédèrent à mes importunités. Us cessèrent d'entretenir l'ulcère; et quand ils virent ma jambe dans son état naturel, ils en avertirent le bon cardinal, qui admira une si belle cure, et renvoya ces charlatans après les avoir aussi bien payés que s'ily Peussent mérité. Son éminence , pendant le cours de ma fausse maladie, m'étoit vehue visiter fort

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