‹ Œuvres de Le Sage (volume 3)Chapitre 154 sur 328 · LIVRE III, CHAP. VIL 3oi · texte numérisé non relu

LIVRE III, CHAP. VIL 3oi

tiques de son éminence, et le pauvre diable.de page eut la confusipn de remarquer que son crime étoit découvert. Trop heureux s'il en eût été quitte pour la honte d'essuyer toutes les risées qu'il excita; mais il paya bien plus cher ses rayons, dont Igmiel fut pour lui fort amer.

La plupart de ses confrères étoient aussi neufs que lui quand je fus reçu parmi eux; et comme je ne pouvois m'empêcher de .suivre mes anciennes habitudes, je m'occupois à les redresser. Je leur voiois ce qu'ils avoient de meilleur, quelque soin qu'ils prissent de se garantir de mes griffes, ce qui les dégourdit en peu de temps. Monseigneur avoit dans un cabinet voisin de sa chambre une grande caisse de bois blanc remplie de toutes sortes de confitures sèches, qu'il aimoit beaucoup. Il y avoit, entre autres choses, de la bergamote d'Aranjuez, des pruneaux de Gênes, des melons de Grenade, des citrons de Séville, des oranges de Placencia, des limons de Murcie, des concombres de Valence, des pommes d'amour de Tolède, des pêches d'Aragon, et des racines de Malaga; en un mot, tout ce qu'il y a de plus exquis et de plus vanté en fait de confitures se trouyoit dans cette bienheureuse caisse, qui me faisoit venir l'eau à la bouche toutes les fois q[ue son éminence m'en donnoit la clef pour en tirer ce qu'elle désiroit. Mais ce qui me fâchoit fort, c'est qu'elle affectoit toujours d'être présente, comme si ma fidélité lui eût été suspecte. Je fus piqué de sa défiance, qui ne manqua pas d'irriter l'envie que j'avois déjà de tâter de ces beaux fruits confits. Enfin la tentation devint telle , que, n'y pouvant plus résister, je ne songeai

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plus qu'au moyen de me satisfaire. La caisse, large d'une a«ne et longue de deux et demie, avoit une serrure au milieu. Je m'avisai de me servir d'un bâton plat pour lever un coin du couvercle; puis, fourrant d'autres bâtons plus gros de distance en distance jusqu'à la serrure, je fis de cette manière, au coin par lequel j'avois commencé, une ouverture assez grande pour y passer mon petit bras; mais comme je ne pouvois choisir que jusqu'où ma main s'étendoit , j'eus l'industrie d'attacher un crochet au bout d'un bâton pour attirer à moi les fruits les plus éloignés. C'est ainsi que je me rendis maître de la caisse sans en avoir ia clef.

Quoiqu'il y eût dedans une grande quantité de fruits, j'employai si souvent mes bâtons qu'il y parut. Le cardinal aperçut par -ci par -là des creux qui lui donnèrent bien à penser; et un jour, entre autres, qu'il eut envie de goûter d'un très beau citron de Séville qu'il . avoit remarqué la veille, ne l'y trouvant plus, il en fut fort étonné. Il appela ses principaux officiers : il leur dit d'un air irrité qu'il vôuloit savoir lequel de ses domestiques avoit eu l'insolence d'ouvrir sa caisse, et de toucher à des fruits qu'il conservoit avec tant de soin. Il chargea le mayordomOy qui étoit un prêtre sévère et mélancolique, défaire une exacte recherche de l'auteur d'un coup si hardi. Le majordome fit tomber ses soupçons sur les pages. Il nous ordonna de nous assembler dans une salle pour nous fouiller tous l'un après l'autre; mais il eut beau visiter nos poches, et nous faire des menaces, il n'en fut pas plus avancé : j'avois mangé et déjà digéré le citron.

Cette affaire enfki s'assoupit; on n'en parla plus :

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