‹ Œuvres de Le Sage (volume 3)Chapitre 161 sur 328 · LIVRE III, CHÀP. VIII. 3i · texte numérisé non relu

LIVRE III, CHÀP. VIII. 3i

leur conservation , et que tu me les remettes telles que je te les confie, sous peine de perdre mes bonnes grâces.

Ah ! monseigneur, m'écriai-je à ces paroles, vous ne songez pas à quelle épreuve vous voulez réduire le fra^ gile Guzman : je vous répondrai bien des rats et de mes camarades les plus fins; mais je ne puis en conscience vous répondre de moi. Hélas ! je suis un malheureux fils d'Eve; et si je me vois dans un paradis de confitures, quelque maudit serpent de conserve de Gênes pourra me tenter. Encore passe si votre érainence me disoit : Guzman, je veux bien que tu manges de mes confitures, pourvu qu'il ne paroisse nullement qu'on y ait touché. A cette condition je les prendrois soùs ma garde , et nous serions satisfaits l'un et l'autre. J'y consens, répondit le cardinal; si tu es assez adroit pour cela, je te le pardonne; mais je t'assure que tu seras châtié si l'on s'en aperçoit.

J'acceptai donc la commission à ce prix-là. J'ouvris et j'étalai les boites l'une après l'autre dans la galerie qui étoit exposée au soleil , et la beauté de ces confitures fit toute l'impression qu'elle devoit faire sur un friand comme moi. Quelque envie pourtant que j'eusse d'en goûter, j'attendis qu'elles fussent un peu sèches; ce qui étant arrivé quelques jours après, je ne pensai plus qu'au, moyen de pouvoir impunément escamoter une partie des plus beaui^ fruits, et voici comment s'y prit monsieur l'entrepreneur. Je recouvris d'abord les boîtes que je renversai doucement, puis ayant tiré avec la pointe d'un couteau les petits clous qui tenoient les fonds, j'ôtaides confitures de quatre boîtes seulement; ensuite je remplis de papier fort proprement les creux

320 6UZMÂN D'ALFARACHE.

^ne j'avois faits , et remis les boîtes dans leur premier état. Un soir, tandis que le prélat faisoit collation, car c'étoit un jour de jeûne, je lui dis que je croyois les confitures assez sèches pour être enfermées. Il ne faut pas demander, me repartit- il avec un souris,, si tu en as mangé une bonne partie. Du moins, monseigneur, lui repartis-je , il n'y paroît pas. C'est ce que nous allons voir, répliqua-t-il. Que Ton m'en apporte tout à l'heure quelques boîtes. Je menai aussitôt trois de mes camarades dans ma chambre, où elles étoient; je leur en donnai à chacun une à porter, et je me chargeai de la quatrième. Ces quatre boîtes étoient justement celles qui m'avoient passé par les mains. Je les présentai à son éminence, en lui demandant s'il lui sembloit que je les eusse bien conservées. Il les examina fort attentivement, et n'y remarquant rien qui me trahît : Je serai content de tes soins et de ta vigilance, me dit41, si toutes les autres ont été respectées comme celles-ci. Je suis curieux de savoir cela. On satisfit sa curiosité; il considéra les boîtes auxquelles je n'a vois pas touché; et, après un long examen, il avoua que si je lui avois volé des confitures, il n'y paroissoit point du tout. Làdessus je courus à ma chambre, je mis dans un plat les fruits confits que j'avois dérobés, et- revins les montrer au prélat, en l'assurant que je n'avois pasgoûté de ses confitures, quelque envie que j'eusse eu d'en manger; ce qu'il étoit aisé de vérifier. Nouvelle surprise de la part du cardinal et de tous ses domestiques, qui, ne me regardant plus que comme un faiseur de tours de passe-passe , furent encore plus qu'auparavant en garde contre moi.

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