LIVRE III, CHAP. VIIL Sai
On nous faisoit étudier quatre heures par jbur; on nous enseignoit la langue latine et même la grecque, et nous employions le reste du temps que nous avions à nous à lire des livres d'amusement, et à prendre des leçons de musique et de danse : mais mon divertissement favori étoit le jeu. Quand il nous arrivoit de sortir, ce n'étoit qiffe pour courir chez un marchand de beignets que nous volions comme à l'envi, ou chez un pâtissier qui avoit l'imprudence de nous faire crédit. Nous donnions aussi quelquefois aux dames du voisinage des petits concerts accompagnés de rafraîchissements; mais nous servions un maître dont le caractère .nous obligeoit à bien prendre notre temps pour faire ces galanteries. S'il en eût eu le moindre vent, il auroit pu faire maison nette.
Je passois ainsi ma jeunesse chez le cardinal, où l'on peut dire que je jouissois d'un sort très agréable. Cependant, bien loin d'en être satisfait, je m'imaginois être dans un dur esclavage ; j'étois même assez misérable pour regretter vingt fois le jour la vie libre que j^avois menée parmi les gueux. J'avois encore un autre sujet de m'ennuyer d'être page; je me voyois venir de la barbe au menton, et je mourois d'envie de porter l'épée. Il est temps, disois-je, que je songe à faire fortune; mais au lieu de penser que je ne pouvois être dans une meilleure maison pour cela, et de tenir une conduite convenable à ce dessein, je m'attachai au jeu si fortement, que j'en négligeai mes devoirs. Ne trouvant point au logis d'assez gros joueurs à mon gré, j'en allois chercher en ville , et je ne revenois point de toute la journée. Enfin je poussai la fureur du jeu
Guzman. a i
3sia GUZMAN D'ALFARACHE.
si loin /que monseigneur, ne me voyant presque plus^ voulut absolument savoir pourquoi j'étois toujours de^ hors, et Ton fut obligé de le lui apprendre. Il en eut un vrai déplaisir. Il n'épargna rien pour me défaire d'une si mauvaise habitude : remcMitrances, promesses, prières même, il mit tout en œuvre pour cet effet; mais il ne fit que prendre des peine^inutiles.
Un jour qu'il s entretenoit de moi avec ses principaux officiers, il leur dit : Puisque tous les moyens dont je me suis servi jusqu'ici pour le faire rentrer dans son devoir n'ont pas réussi, j'en veux essayer un nouveau qui me vient dans l'esprit; il faut, à la première faute qu'il fera, que je le chasse de chez moi, pouf voir s'il sera plus sensible à ce châtiment qu'il ne l'a été à tous les discours que je lui ai tenus. Je ne prétends point pour cela, oontinua-t-il , l'abandonner à sa misère : on lui donnera tous les jours sa portion ordinaire, et l'on aura soin de lui dire que je serai toujours prêt à le reprendre à mon service, quand il aura changé de vie. O prélat dont la vertu singulière est digne d'être ^erhellement louée !
Je ne tardai guère à fournir à son éminence l'occasion d'éprouver le moyen nouveau qu'elle avoit imaginé pour me corriger. Deux ou trois jours après, je me piquai «i fort au jeu, que je perdis le reste de mes nippes, et jusqu'à mon manteau ue livrée; de sorte que je n'avois plus «ur le corps que mon haut-de^ihausse de page avec un pourpoint qu'on avoit refusé de me jouer. Je me retirai au palais dans cet état, et je m'enfermai dans ma chambre. Monseigneur, voyant une conduite si déréglée, exécuta sa résolution. Il ordonna au major-