‹ Œuvres de Le Sage (volume 3)Chapitre 165 sur 328 · LIVRE III, CHAP. IX. 3a · texte numérisé non relu

LIVRE III, CHAP. IX. 3a

d'un esprit insinuant et plein d'adresse; aussi réponditil parfaitement bien à la confiance que le roi json maître avoit en lui. Mais il avoit un foible assez ordinaire aux grands hommes; il aimoit un peu trop les femmes; sans cela il se seroit fait estimer dans Rome plus qu'aucun autre ambassadeur. M'ayant donc jugé digne de con* duire ses intrigues amoureuses, il commença par me déclarer ses honnêtes intentions ; ensuite , pour voir comment je m'y prendrois , il me fit faire quelques messages galants, dont j'eus le bonheur de m'acquittcr d'une manière dont il fut très satisfait. Cet essai fut suivi de deux ou trois négociations de la même nature, mais plus difficiles, et le succès n'en fut pas moins heureux. Il n'en fallut pas davantage pour me gagner sa bienveillance. Il conçut pour moi tant d'amitié, que je devins son page favori. Dès ce moment on ne jura plus dans l'hôtel de son excellence que par le seigneur Guzman. Je me mis à tailler et à rogner à ma fantaisie, et tout ce que je fis fut trouvé fort bien fait. Ma faveur naissante ne manqua pas d'exciter la jalousie des autres domestiques, et principalement des plus anciens, dont les uns m'appeloient le bouffon du maître, et les autres son agent d'amour. Néanmoins , comme les bonnes grâces de l'ambassadeur ne me rendoient pas plus insolent^ et que bien loin de les desservir auprès de son excellence, je ne cberchois qu'à leur faire plaisir, ils ne me donnoient aucune marque d'inimitié. Nous vivions tous ensemble en assez bonne intelligence.

Je ne démentis point chez l'ambassadeur la réputation que je m'étois acquise dans le palais du cardinal par mes espiègleries; et ne pouvant être dans un en-

droit où il s'ofFrît plus d'occasions de faire des pièces que chez mon nouveau maître , je ne m'y épargnai point. Il venoit là des parasites à l'heure du diner. Nous savions bien, mes camarades et moi, les distinguer des honnêtes gens que son excellence étoit ravie de voir à sa table. Nous étions fort attentifs à servir ceux-ci ; mais pour les écomifleurs , dont la plupart ëtoient des aventuriers, nous leur en donnions de toutes les façons; et cela divertissoit infiniment l'ambassadeur. Nous laissi(ms l'un demander inutilement à boire pendant tout un repas; il avoit beau nous faire des signes, nous feignions de ne les pas entendre : nous versions à l'autre de petits coups , encore ëtoit-ce dans des verres faits de façon que la moitié de la liqueur qu'il y avoit dedans y rpstc^t; ce qui ne faisoit qu'irriter sa soif : nous faisiom boire chaud à un autre, ou bien nous ne lui présentions que de l'eau rougie. S'il arrivoit qu'on servît à quelqu'un de ces messieurs un bon morceau , nous lui changions si promptement d'assiette , que nous ne lui donnions pas le temps de le manger. En un mot, nous tâchions de les écarter de la table de son excellence, et nous étions quelquefois assez heureux pour en venir à bout.

Parmi ces aventuriers que le fumet de notre cuisine attiroit au logis , il en venoit un que les bords de la Tamise avoient vu naître, et qui surpassoit tous les autres en effronterie. Il se disoit parent de l'ambassadeur, quoiqu'il n'eût point du tout les manières d'un homme de qualité. Il s'étoit produit lui-même par sa hardiesse; et, malgré l'accueil glacé que son excellence lui faisoit, il ne laissoit pas de venir assidûment manger chez elle.

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