‹ Œuvres de Le Sage (volume 3)Chapitre 166 sur 328 · LIVRE III, CHAP. IX · texte numérisé non relu

LIVRE III, CHAP. IX

Le fatigant mortel ! il n'y avoit que pour lui à parler, et tous les jours il ne faisoit que vanter sa nation : tantôt il louoit la politesse des Anglois, leur bonne foi dans leur commerce, et leur désintéressement dans les services qu'ils rendoient aux étrangers ; tantôt il s*étendoit sur leur sobriété et sur leur délicatesse en fait de religion ; une autre fois il les appeloit les premiers peuples de la terre pour avoir de la constance et pour être fidèles, particulièrem*ent i leurs rois. Les dames angloises n^étoient pas oubliées dans ses éloges : il disoit que toutes les femmes pouvoient passer pour des Lucrèces, et toutes les filles pour des vestales. Je ne finirois point si je voulois répéter toutes les louanges qu'il prodiguoit aux personnes de son pays. Enfin il fatiguoit toute la compagnie de ses sots discours, et principalement mon maître, qui n'y pouvant plus tenir, me dit un soir en langue castillane, que l'Anglois n'entendoit pas : Âhl que ce fou m'ennuie]

Ces paroles de l'ambassadeur ne frappèrent pas' en vain les oreilles d'un page qui n'étoit ni sot ni sourd. Je me tins pour dit qu'il falloit absolument nous débarrasser d'un si fastidieux personnage. Pour cet effet, je m'attacbai à le servir à table. Dès qu'il demandoit à boire, ce qui lui^ arrivoit presque à chaque moment, je lui versois dans un grand verre et jusqu'aux bords d'un vin qui avoit de la force , et qui ne tarda guère à l'étourdir. Sitôt que je m'en aperçus à ses discours, je liai avec un cordon de soie une de ses jambes à la chaise sur laquelle il étoit assis, sans qu'aucun des convives prit garde à mon action. A la fin du souper, l'ambassadeur se leva , et toute la compagnie suivit son exemple;

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mais quand mon Anglois voulut faire la même chose, il tomba si rudement avec sa chaise, qu'il se cassa le nez et les mâchoires. Je défis subtilement le cordon en faisant semblant de l'aider à se relever. Néanmoins , malgré tout le vin qu'il avoit bu , il remarqua que tout le monde rioit à ses dépens; et , se doutant bien de la cause de sa chute, il sortit fort en colère, et ne revint plus au logis; ce qut fit un extrême plaisir à son excellence.

Nous étant ainsi défaits de cet écomifleur , nous entreprîmes, mes camarades et moi, de chasser aussi tous les autres; mais nous en trouvâmes quelques-uns qui nous donnèrent bien de la peine ; entre autres un certain spadassin espagnol qui se disoit gentilhomme de Cordoue. Il vint un jour saluer son excellence, dans le temps qu'elle alloit se mettre à table pour dîner, en lui disant qu'il étoit dans le besoin, et que la nécessité l'obligeoit à lui découvrir sa situation. Mon maître , comprenant fort bien ce que cela signifioit , tira de sâ poche une bourse où il y avoit quelques pistoles , et qu'il lui donna sans l'ouvrir; après quoi il lui fit une inclination de tête, et lui tourna le dos; mais le Cordouan, bien loin de se retirer, le suivit pas à pas, en lui parlant des occasions périlleuses où il s' étoit trouvé, et fut assez effronté pour se mettre à table auprès de lui. Ne vous offensez pas de la liberté que je prends , dit-il à son excellence; quand je ne serois pas un bon gentilhomme, il suffit d'être soldat pour mériter l'honneur de manger avec des princes. D'ailleurs, ajouta-t-il, la table d'un seigneur de votre caractère doit être ouverte aux officiers dont les services n'ont point encore été récompensés.

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