‹ Œuvres de Le Sage (volume 3)Chapitre 17 sur 328 · CHAPITRE VL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VL

// rencontre un ânier et deux ecclésiastiques* De la conversation qu^ils eurent ensemble ^ et de quelle façon V ânier et lui furent régalés dans une hôtellerie a Cantillana.

Je demeurai quelque temps appuyé contre une muraille qui servoit d'enclos à une vigne; j'étois pâle et abattu des efforts que j'avois faits. Il passa par cet endroit un ânier avec plusieurs ânes qui n'étoient point chargés; il s'arrêta pour me regarder; et, touché de compassion en me voyant dans l'état où j'étois, il me demanda ce que j'avois. Je lui contai Taccident qui venolt de m'arriver; mais je ne lui eus pas sitôt dit que je Timputois à certaine omelette que j'avois mangée dans la dernière hôtellerie, qu'il se mit à rire, mais à rire d'une si grande force, que, s'il ne se fût pas tenu à 'deux mains au bât de son âne, mon homme enseroit infailliblement descendu la tête la première.

Quand nous sommes affligés, nous n'aimons pas qu'œi se moque de notre affliction. Mon visage , qui étoit plus pâte que la mort, devint plus rouge que le

4a GUZMAN D'ALFARACHE.

feu : je regardai de travers ce maraud, et lui fis coniioître, par un petit air mécontent, que son procédé ne me plaisoit point du tout; je ne fis par là que Texciter à continuer ses ris : alors, jugeant que plus je me fâcherois, plus il auroit envie de rire, je le laissai s'en donner tout son saoul; aussi-bien je n'a vois ni épée ni bâton pour en venir avec lui aux voies de fait, et je crois qu'à coups de poing je n'aurois pas été le plus fort; cette considération fut cause que je filai doux, en quoi je marquai bien de la prudence. Il est d'un homme d'esprit, quelque offensé qu'il soit, de ne pas faire le brave pour s'en repentir; d'ailleurs je voulois ménager l'ânier à cause de ses ânes , dont je comptois bien que quelqu'un me porteroit jusqu'à la couchée, qui étoit encore assez loin de là. Néanmoins je ne pus m'empécher de lui dire : Hé bien, mon ami, pourquoi tous ces éclats de rire? Est-ce que j'ai le nez de travers? Pour toute réponse à ces paroles, le voilà qui renouvelle ses ris immodérés.

Il plut pourtant à Dieu que cela finît. L'ânier, n'en pouvant plus, reprit peu à peu son sérieux, et me dit tout essoufflé : Mon petit seigneur, je ne me moque point de votre aventure : elle est assurément bien triste pour vous; mais c'est qu'en me la racontant, vous m'avez fait ressouvenir d'une autre ^qui vient d'arriver, dans la même hôtellerie , à cette vieille sorcière qui vous a si mal traité. Deux soldats qu'elle a régalés comme vous, lui ont fait payer le, tout ensemble. Puisque nous allons le même chemin, ajouta-t-il, vous n'avez qu'à monter sur un de mes ânes, et je vais à loisir vous contxîr cette histoire. Je ne me le fis

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