LIVRE I, CHAP. VI
pas dire deux fois; je montai sur un de ces animaux, et me préparai à entendre ce que Tànier a^t à me dire de ces deux soldats, que j'avois effectivement vus entrer dans riiôtellerie dans le temps que j'en sortois. Ces deux grivois, me dit-il, ont demandé à Thotesse ce qu'elle avoit à leur donner. Elle leur a répondu ainsi qu'à vous qu'elle n'a voit que des œufs; là-dessus ils ont ordonné qu'on leur fit une omelette, et la vieille leur en a, peu de temps après, apporté une. Ils ont voulu la couper, et trouvant quelque chose qui résistoit au couteau, ils l'ont examinée atten* tivement; ils ont aperçu trois petits paquets qui ressembloient fort à trois têtes mal formées de poussins, et dont les becs déjà un peu fermes ne permettoient nullement de douter de ce que c'étoit. Les soldats, après avoir fait une si belle découverte, sans en rien témoigner, ont couvert Tomelette d'une assiette, et demandé à l'hôtesse si elle n'avoit pas quelque autre chose qu'ils pussent manger : elle leur a proposé deux ruelles d'une alose qu'elle venoit de faire griller; ils les ont acceptées et expédiées à la sauce blanche; après cela, l'un des deux grivois s'étant approché d'un air doucereux de la vieille, comme pour compter avec elle, lui a appliqué sur le visage l'omelette qu'il tenoit dans sa main , et lui en a si bien frotté les yeux et le nez, qu'elle s'est mise à pousser de grands cris : alors l'autre soldat, feignant de blâmer son camarade et d'avoir pitié de cette malheureuse femme, a couru à elle, sous prétexte de la consoler,, et lui a passé sur la face ses mains barbouillées de suie; ensuite ils sont sortis tous deux de la taverne en chargeant encore
d'injures la vieille, qui n'a point reçu, d'eux d'autre payement. Je vous assure, poursuivit Tânier, que c'ëtoit une chose à voir que l'hôtesse en cet état, et les mines agréables qu'elle faisoit en pleurant et en criant!
Le récit de cette ridicule aventure me consola un peu de la mienne, et me fit oublier les ris de l'ânier, qu^ ne manqua pas de se remettre à rire aussitôt qu'il eut achevé de parler; sans cela, il n'auroit pas étécontent de sa narration. Pendant ce temps-là nous avancions toujours; nous rencontrâmes deux ecclésiastiques qui, nous ayant aperçus de loin, nous attendoient pour profiter de la commodité des ânes. Ces bons prêtres, qui étoient fatigués, en avoient un très grand besoin pour se rendre à Caçalla, où ils alloient aussi-bien que l'ânier. Ils eurent bientôt fait leur marché avec lui. Ils montèrent chacun sur un âne, et nous continuâmes tous quatre notre chemin.
Le maître des montures étoit encore trop occupé du plaisir qu'il avoit eu dans l'hôtellerie de la vieille pour n'en plus parler. Il ne put s'empêcher de dire qu'il y avoit dans cette histoire à rire pour lui pendant le reste de ses jours : et moi, m'écriai-je en l'interrompant brusquement, je me repentirai toute ma vie de n'avoir pas fait pis que ces soldats à. cette vieille empoisonneuse; mais patience, elle n'est pas encore morte, et tout se paye à la fin. Les ecclésiastiques prirent garde à la vivacité avec laquelle je prononçai ces paroles, et furent curieux de savoir pourquoi je les avois dites : l'ânier, qui ne demandoit pas mieux que de recommencer cette histoire , pour avoir une nouvelle occasion de rire, en fit part à ces messieurs; et.