LIVRE III, CHAP. X
Mon maître, dans lame de qui je lisois, me regarda, et je n'eus pas besoin d'un second coup d'œil pour deviner sa pensée. Je compris qu'il exigeoit de moi que je divertisse la compagnie aux dépens du capitaine et de l'avocat. J'en format dans le moment la résolution et le moyen en fut bientôt imaginé.
Il faut observer que l'avocat , homme grave et froid, avoit une moustache dont il paroissoit idolâtre. Il n'osoit rire, de peur de lui faire perdre l'équilibre, et il la regardoit souvent dans un petit miroir qu'il tiroit de sa poche avec son mouchoir, dont il faisoit semblant de se servir pour se moucher. Ayant fait cette remarque, j'attendis que l'on fût au fruit, parce que c'est alors que la joie règne dans le repas : comme en effet, toute la compagnie se mit en train, et la conversation devint si enjouée, que je ne pou vois avoir une occasion plus favorable d'exécuter ce que j'avois projeté. Je m'approchai du capitaine, et lui dis à l'oreille quelque chose qui le fit rire. Il crut devoir me répondre sur le même ton, et il m'obligea de baisser la tête pour l'entendre. Je lui répliquai, ilme repartit, et toujours en nous entretenant tout bas. Enfin, quand je jugeai qu'il en étoittemps, j'élevai la voixendisantd'un air sérieux, et comme si c'eût été une suite de notre jentretien : Je suis votre, valet ^ seigneur capitaine ; je n'en ferai rien, je vous jure. Le respect que j'ai pour M. l'avocat ne me permet pas de prendre une pareille liberté.
Qu'y a-t-il donc, Guzman, s'écria mon. maître? Ma foi, monseigneur, lui répondis-je , c'est à M. le capitaine à vous le dire; cela lui convient beaucoup mieux qu'à moi. Il vient de tirer sur la barbe de M. l'avocat, et
il me presse de divertir la compagnie , en adoptant les traits railleurs qui lui sont échappés, Mais encore, dit Tapibassadeur de France, apprends-nous quelles sont ces plaisanteries. Puisque vous me le commandez , mon maître et vous, repris-je, il faut que j'obéisse à vos excellences. Monsieur le capitaine en veut à la moustache de Monsieur Tavocat, lequel, dit-il, a grand soin de la teindre tous les matins, afin qu'on ne s'aperçoive pas qu'elle commence à blanchir, et ne dprt jamais qu^ sur le dos, de peur de lui faire prendre un mauvais pli. En un mot, il y a un quart d'heure qu'il fait des railleries assez piquantes de Monsieur le docteur en droit, et qu'il me presse de vous en divertir, en vqus les disant comme si elles venoient de mon oru. Mais ce n'est, point à un garçon de ma sorte à se joqer à un personnage tel que Monsieur l'avocat.
Le capitaine se mita rire en m'entendant parler dans ees termes, au lieu de me démentir pour se justifier? et toute la compagnie suivit son ejï;empl? 9 san^ savoir si je mentois ou si je disois la vériMt Le docteur en drQJl; demeura quelques moments inçertaiq de la ma^iière dont il devoit prendre la chose; mai^ il m pu); t^nir contre les ris immodérés du capitaine ; et l'apo^trçph^iit d'un ton qui marquoit sa oolère : Fanfaron, lui dit-il, vous avez bonne grâce vraiment de vous mqqvier de mon âge, vous qui vous vantez d'avoir été avecCharle^"- Quint au siège de Tunis. Apprenez , monsieur le mawLvftis plaisant, que je ne fais point de comparaison pvec un homme de votre trempe. Toyt beau, monsieur l'avocat, interrompit le capitaine en prenautts^^i^sérieu;^^ vous .oubliez devant quels seigneurs nous spmiT^s ici*
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Si je n'étois pas plus raisonnable que vous.... Comment plus raisonnable! interrompit à son tour le docteur en se levant de table d'un air furieux,^ c'est vous qui êtes le plus grand fou qu'il y ait au monde. Le capitaine, qui commençoit à perdre patience , n'auroit pas manqué de répliquer à l'avocat, en lui jetant peut-être une assiette au visage, si les deux excellences ne les eussent empêchés d'en venir aux voies de fait. On apaisa donc peu à peu ces deux ennemis , et depuis ce temps-là nous ne les revîmes plus. C'est de cette façon que j'écartai de notre hôtel ces deux parasites; ce qui fut très agréable à mon maître.