LIVRE III, CHAP. XII
mon attente. Se sentant serrer le cou, il secoua si ru* dément la tête pour se délivrer de ce qui l'incommodoit , qu'il me jeta justement dan^l'endroit de la ruelle le plus bourbeux : c'étoit à l'entrée du côté de la place Navonne. Il y a toujours là du monde, et il y en àvoit alors plus qu'à l'ordinaire.
Quel spectacle, particulièrement pour la canaille, de me voir sortir de la ruelle couvert de boue depuis la tête jusqu'aux pieds 1 On entendit bientôt dans la place des cris et des huées , et dans un moment je fus entouré d'une infinité de toutes sortes de gens qui commencèrent à m'insulter par mille mauvaises plaisanteries, que je dévorai , tant j'étois accablé de honte et de confusion. Je ne songeois uniquement qu'à découvrir quelque maison où je pusse me cacher; et en ayant remarqué une qui parut m'offrir l'asile que je cherchois, je me hâtai de m'y rendre. J'entrai dedans, et fermai brusquement la porte au nez des marauds qui me poursui voient. Ceux-ci aussitôt se mirent à crier aux personnes du logis de me faire sortir : et l'on eût dit, en les voyant si ardents à ine persécuter, que j'avois commis quelque crime digne d'un châtiment exemplaire.
Pour comble d'infortune, le maître de la maison où je m'étois sauvé ne se trouva pas disposé à prendre mon parti contre une populace insolente. Comme c'étoit un vieux jaloux à qui tout faisoit ombrage , il alla s'imaginer que l'état effroyable où j'étois pouvoit être une ruse dont je me servois pour m'introduire impunément chez lui, et faire un amoureux message. Cette ridicule vision fut cause qu'il vint fondre sur moi avec tous ses
domestiques, qui me mirent dehors à grands coups de poing et de pied au cul. Me voilà donc une seconde fois livré à mes railleurs impitoyables, qui, courant après moi à mesure que je m'éloignois d'eux, renouvelèrent leurs railleries et leurs injures. Je ne savois plus à quel saint me vouer, lorsque le ciel , pour ma conso*lation, me fit rencontrer un jeune Espagnol qui vint m'offrir ses services et ceux de trois ou quatre Italiens qui l'accompagnoient. Avec ce secours, dont j'avois grand besoin , je me dérobai à mes persécuteurs; tandis que l'Espagnol et ses compagnons les écartoient à <x>ups de plat d'épée , je m'avançois à toutes jambes vers notre hôtel, méprisant les coups de dents que je recevois dans les rues de tous les petits chiens qui se mettoient à mes trousses.
J'arrivai pourtant au logis sain et sauf, à quelques meurtrissui^s près. J'eus le bonheur de parvenir jus* qu'à ma chambre sans avoir rencontré personne; mais j'eus beau fouiller dans toutes mes poches, je n'y trouvai point ma clef. Je jugeai qu'en tirant mon mouchoir pour m'essuyer le visage, je l'avois laissée tomber dans la maudite maison où je m'étois réfugié si mal à propos. Ah ! misérable, me dis-je alors à moi-même ; que te sert41 d'être sorti d'un affreux embarras, si tu n'en peux cacher la connoissance aux domestiques de l'ambassadeur? Si quelqu'un t'aperçoit dans l'équipage oii tu es, il ira le dire aux autres, et voilà des risées sur ton compte pour plus de deux mois.
Après avoir long -temps pensé à ce que je devois faire , je me déterminai à implorer l'assistance d'un de mes camarades dont la chambre étoit voisine de la