‹ Œuvres de Le Sage (volume 3)Chapitre 178 sur 328 · LIVRE III, CHAP. XII · texte numérisé non relu

LIVRE III, CHAP. XII

mienne, et qui, s'il n'ëtoil; pas de mes amis, faisoit du moins semblant de l'être. J'allai frapper à sa porte. II ouvrit; et, me voyant si bien ajusté, il fit, sans pouvoir s'en défendre, quelques éclats de rire, qu'il me fallut essuyer patiemment. Mon ami, lui dis-je, quand vous serez las de vous épanouir la rate, je vous prierai de m'aller chercher un serrurier pour ouvrir ma chambre. J'y cours, me répondit-il; mais contente auparavant ma curiosité: conte-moi l'accident qui t'est arrivé^ je te promets de garder le secret. Pour me débarrasser d'un homme si curieux, je lui fis un détail oîi il n'y avoit pas un mot de vrai. Après cela, je le pressai de me rendre le service que j'attendois de lui. Ce ne fut pas sans répugnance qu'il me laissa dans sa chambre, tant il appréhendoit que je ne gâtasse ses meubles. Il m'obligea même de lui jurer, tout fatigué que j'étois, que je ne m'en approcherois point, et que je demeurerois debout jusqu'à son retour. Par bonheur pour moi il revint assez promptement avec un serrurier qui ouvrit ma chambre, où, sans perdre de temps, je changeai d'habit et de linge, après m'être bien lavé les mains «et le visage.

A peine eus-je changé de décoration, que Ton me vint avertir que l'ambassadeur vouloit me parler. Il savoit déjà l'histoire du cochon. Il y a toujours, dans les grafides maisons , des domestiques qui , pour faire leur cour à leurs maîtres, vont leur rapporter tout ce que les autres ont fait. Mais il n'a voit appris mon aventure que très imparfaitement; aussi me demanda-t-il d'abord de quelle façon la chose s'étoit passée ; et si ce n'étoit point une insulte que m'eut fait faire le mari de

Fabia. Je fus ravi qu'il me donnât lui-même une si belle occasion de composer une fable. Je lui dis que deux grands laquais m'ayant vu parler dans la ruelle à Nicoleta s'étoient avisés de me vouloir railler là-dessus; que je leur avois répondu, et qu'insensiblement nous en étions venus des paroles aux actions; que, selon toutes les apparences, j'en aurois tué un, si heureusement pour lui un cochon , sortant de la ruelle avec furie, n'eût passé entre nous et ne m'eût fait tomber dans la boue ; et qu'enfin m'étant relevé sur-le-champ pour continuer le combat, j'avois vu mes ennemis prendre lâchement la fuite.

Monseigneur fut la dupe de mon récit fanfaron; mais si je lui en donnai à garder ce soir-là , dès le lendemain matin, en récompense, il apprit la vérité. Je m'en aperçus bien au dîner; il me lança quelques traits railleurs sur mon combat contre lés deux grands laquais, et m'appela le paladin au cochon. J'aurois ri tout le premier de ses plaisanteries, s'il me les eût faites en particulier; mais c'étoit en présence des autres domestiques , qui tous étoient charmés de m'entendre ainsi turlupiner par mon maître, et qui jugeoient bien par là que je ne serois pas long-temps son favori.

Ce qu'il y eut encore de plus fâcheux pour moi, c'est qu'un des amis de l'ambassadeur, et par conséquent un de mes ennemis, vint lui faire une visite {)eu de jours après , et dit à son excellence qu'il avoit quelque chose de très important à lui communiquer. Mon maître demanda de quoi il s'agissoit, et alors son ami lui parla dans ces termes, ou du moins dans d'autres équivalents: «L'intérêt que je prends à tout ce qui

Page 1