‹ Œuvres de Le Sage (volume 3)Chapitre 19 sur 328 · LIVRE I, CHAP. VL · texte numérisé non relu

LIVRE I, CHAP. VL

comme il étoit en train, il leur conta aussi la mienne; ce qui ne fut pas un petit sujet de mortification pour moi. .

Les ecclésiastiques désapprouvèrent fort la conduite de la vieille hôtesse, et ne blâmèfent pas moins mon ressentiment : Mon fils, me dit le plus âgé des deux, vous êtes jeune, un sang bouillant vous emporte et vous ôte l'usage de la raison; sachez que c'est un aussi grand crime d'être fâché d'avoir manqué l'occasion d'en commettre un, que de l'avoir commis en effet. Le prêtre ne borna point là sa rèmontra^nce ; il me fit un. long discours sur la colère et sur le désir de se venger : il sembloit que ce fût un sermixi ; je sais persuadé même que c'en étoit un qu'il avoit prêché plus d'une fois, et qu'il étoit bien aise de répéter pour s'en rafraîchir la'lnémoire. Il est certain que la plupart des choses qu'il me débita étoient au-dessus de ma pc»*tée et de celle de notre ânier, qui, toujours plein de sa vieille, rioit sous cape pendant que le prédicateur perdoit son temps à me prêter. £nfin nous arrivâmes à Cantillana ; les deux ecclésiastiques mirent pied à terre, prirent congé de nous jusqu'au lendemain matin, et allèrent loger chez un de leurs amis.

Pour moi , je n^abandonnai point l'ânier , qui me dit : Je vais vous mener dans une des meilleunes liotelleries de cette ville; l'hote est tin excellent cuisinier, et l'on ne nous donnera point là des œufs couvés. Cette assurance me fit d'autant plus de plaisir, que mon estomac avoit besoin d'un bon repas pour se rétablir. Nous allâmes descendre à la porte d'une maison d'assez belle apparence , et dont le maître vint nous accabler

Digifized by

46 GUZMAN lyALFARACHE.

de civilités : c'étoit bien le plus grand fripon qu'il y eût peut-^tre dans ces quartiers-là, et je ne fis que sauter , comme on dit , de la poêie à frire dans le feu. L'ânier oonduisit ses bétes à l'écurie ^ où il demeura quelque temps à ]foiirvoir à leurs besoins; et moi je me couchai par terre comme un homme qui avoit les cuisses rompues et la plante des pieds enflée , pour avoir été trois ou quatre heures sur un âne sans étriers. Je me reposai dans cette situation jusqu'à ce que la* nier, m'étant revenu joindre, me dit : Voulez-vous bien que nous soupions? J'ai résolu de partir demain dès la pointe du jour, pour arriver avant la nuit à Ca«calla; je serois bien aise de me coucher de bonne heure. Je lui. répondis que je ne demandois pas mieuK que de me mettre à table , pourvu qu'il voulût bien m'aider à me relever, et même à marcher, attendu que je ne pouvois me soutenir; il me rendit ce service avec une complaisance dont je lui sus très bon gré.

Nous appelâmes l'hote , à qui nous dîmes que nous avions envie de bien souper*: Messeigneurs, nous ré*pondit le matois , il ne tiendra qu'à vous de £adre bonne chère , vous n'avez qu'à parler ; j'ai chez moi d'excellentes provisions. Sa réponse fut* fort de mon goût ; mais il avoit Tair £»urbe ^ et paroissoit hâbleur en diable : il n'importe, dis*je en moi-même, qu'il soit tout ce qu'il lui plaira, et qu'il nous serve bien. Il faisoit aussi le plaisant et l'homme de belle humeur. Souhaitez-vous, poursuivit-il, que je vous présente une partie de la fressure d'un veau que j'ai tué hier? Je vous en ferai un ragoût des dieux; c'étoit un veau , ajouta-t-il en nne prenant les mains d*une manière ca-

Page 1