‹ Œuvres de Le Sage (volume 3)Chapitre 190 sur 328 · LIVRE IV, CHAP. IL i6g · texte numérisé non relu

LIVRE IV, CHAP. IL i6g

si j'eusse entrevu en elle le moindre goût pour vous. Mon amitié vous auroit fait ce sacrifice; la vôtre refusera-t-elle d'abandonner une conquête que vous n'êtes pas sûr de m'enlever? Horace alors rompit le silence, et dit à son ami : Bièii loin d'avoir des reproches à vous faire, je dois vous tenir compte du service malheureux que vous m'avez rendu en parlant pour moi. Je contiens avec vous qu'il est plus juste^ que je renonce à une main que je ne puis obtenir, que vous à un cœur que vous possédez. Adieu, je n'épargnerai rien pour profiter du conseil que vous me donnez dé m'attachcr ailleurs.

En achevant ces paroles , il quitta Dorido d'un air à lui persuader que , frappé de la force de ses raisons , il alloit tout mettre en usage pour secouer le joug d'une ingrate dont il étpit trop épris. Mais il avoit bien d'autres pensées. Dorido lui paroissoit un traître : c'est un ami faux , disoit-il en lui-même ; il n'a point fait mon éloge devant Clorinia. Il aura plutôt fait un portrait 'désavantageux de moi, ou dans son entretien avec elle il n'aura pas été question de mon amour. Quoi qu'il en soit, poussons notre pointe; faisons demander la dame en niariage par mon père; il me seiArira mieux qu'un rival. Horace prit donc la résolution de découvrir ses sentiments à son père, qui, les ayant approuvés, lui promit, son entremise , et se chargea du soin de parler au père de Clorinia ; ce qui ne manqua pas d'arriver bientôt. Les deux vieillards eui'ent une longue conversation sur cette affaire , et le résultat fut qu'elle se feroit, pourvu que la dame, dont on ne ypuloit pas contraindre les inclinations, n'eût aucune répiignahce pour ce mariage; Guzman. 34

mais, à la première proposition qu'on lui fit d'épouser Horace, elle témoigna tant d'aversion pour ce cavalier, qu'on désespéra de la voir jamais dans la disposition que Ton désiroit, et sur cela tout se rompit.

C'est ici qu'il faut déplorer le malheur des hommes qui se laissent dominer par l'amour. Horace voyant sa passion méprisée, son rival triomphant, sentit tout à coup changer son amour en haine : il ne regarda plus Clorinia que comme un objet d'horreur; et, cessant d'écouter la raison , il ne songea qu'à trouver un moyen dé se venger en même temps et de la dame et de son amant. Il les fit observer tous deux par un fidèle valet, et ayant découvert à quelle heure et dans quel endroit ilsavoient presque toutes les nuits des entretiens, il ne lui en fi^lli^t pas davantage pour concevoir le dessein le plus cruel et le plus horrible que puisse former un homme possédé d'une fureur infernale. Une nuit, prévenant Dorido, il se rendit dans la ruelle et s'approcha de la petite fenêtre, où la sœur de Valère étoit déjà. Elle le prit dans l'obscurité pour le galant qu'elle aUendoit, et lui adressa quelques tendres paroles, qui ne servirent qu'à irriter le ressentiment d'Horace. Le traître garda le silence de peur de se trahir lui-même; et de sa main gauche ayant saisi une de celles dé Gorinia, que cette dame, dans son erreur, lui tendit entre les barreaux, il la coupa brusquement avec un couteau bien aiguisé qu'il tenoit dans sa main droite; après quoi il sortit promptement de la ruelle et se retira chez lui, charmé d'avoir fait une si belle opération.

Représentez- vous le pitoyable spectacle dont furent îrsLppés les proches'de Clormia, lorsque attirés par les

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