LIVRE IV, CHÀP. IL
• cris dont Scintila remplissoit toute la maison, ils vinrent avec un flambeau et presque nus dans la chambre où étoit Tamlsuite infortunée de Dorido, étendue par terre, évanouie et noyée dans son sang. Mais quand ils s'aper* curent qu'elle avoit une main coupée , le père et la mère tombèrent tous deux comme morts sur le plancher, et ce ne fut pas sans peine qu'ils reprireht leurs esprits , à l'aide de Valère et de deux domestiques, qui arrivèrent au bruit qu'ils avoient entendu. Le père et la mère étant revenus à eux se doutoient bien , de même que leur fils, qu'il y avoit là-dedans de la faute de Clorinia ; et c'est ce qu'ils auroient pu savoir de Scintila , s'ils n'eussent pas jugé à propos de remettre cet éclaircissement à une autre fois. Us crurent qu'ils ne dévoient alors penser qu'à sauver Clorinia , s'il ét^it possible. Valère remonta dans son appartement , où il s'habilla à la hâté pour aller chercher lui-même un habile chirurgien de ses amis, pendant que le vieillard , après avoir exhorté ses doiilestiques à garder le secret sur cette aventure, pour l'honneur dé sa maison, s'efforçoit avec eux d'arrêter le jang de sa^SUe, en enveloppant de linge Je bras dont la main avoit été isi cruellehaent séparée. Yalère fut bientôt habillé. Il sortit, entra d'abord dans la ruelle^ pour voir si, à la faveur d'une lanterne qu'il faisoit porter devant Itii par un valet, il netrouveroit point la niaiti coupée; mais Horace l'avoit em-^ portée avec lui^ et l'on ne remarquoit rien au bas de la petite fenêtre qu'une raie que le sang avoit faite en coulant le long du mur. Le triste frère de Clorinia en ressentit une nouvelle peine. £n continuant sbn> .chemin^ il rencoittra et réccHmut Dorido, ^ui niarchoit vers la
iyîi GU2MAN D'ALFARAGHE.
ruelle en amant content. Il l'appelle d'une voix foible , et lui dit : Ah ! cher ami , où allez-vous ? on voit bien que vous ne savez pas la tragique scène qui vient jde se passer. O malheureuse Clorinia! Juste ciel, s'écria Do* rido 1 Quel sujet de douleur la fortune vous a-t-elle donné ? Quel malheur est-il arrivé chez vous ? Un malheur, répondit Valère, que notre famille doit cacher à tout le genre humain ; mais je ne vous en ferai point un mystère : je dois même vous l'apprendre, comme à un ami qui ne refusera point de se joindre à moi pour découvrir l'assassin de ma sœur.
Ces derniers mots troublèrent étrangemei^t Dorido, ou plutôt lui percèrent le cœur. Il demanda d'une voix basse et tremblante de quoi il s'agissoit. Valère le lui dit en peu *b paroles , et le pria ensuite de l'accompagner jusque chez le chirurgien; mais Dorido s'en défendit , en lui disant d'un air qui marquoit bien la fureur qui commençoit à l'agiter : Non, non, Valère , employons mieux notre temps. Il ne faut pas nous occuper tous deux d'une même chose, quand nous en avons plusieurs à faire. Chargez -vous tout seul du soin de conduire chez vous le chirurgien , tandis que je vais chercher le barbare qui a pu commettre un crime qu'on ne peut entendre sans frémir. Si je puis déterrer ce perfide , il doit s'attendre à un châtiment digne de sa trahison; en un mot, ajouta- 1- il, laissez -moi vous venger : je sens aussi vivement que vous-même l'infortune de Cldrinia.
Là-dessus les deux amis se séparèrent. Dorido reprit le chemin de sa maison , en jurant qu'il ne consulteroit que sa colère dans la vengeance qu'il prétendoit tirer