LIVRE IV, CHAP. V. Sgi
mon habit de voyageur s'opposoit un peu à ma curiosité ; que néanmoins, comme je n'étois pas connu à Florence, j'aurois l'honneur •d'accompagner ces cavalier^ , pour prendre part avec eux à une sorte de divertissement que j'aimois à k fureur. Ils étoient tous habillés magnifiquement. Pour moi , je ne pus faire autre chose que mettre une de mes deux chemises blanches qui étoient dans mon porte -manteau , et me redresser un peu. Cependant , tout mal vêtu que j'étois en Qompar^son des autres , je vais te dire ce qui m'çirriva.
Quand nous entrâmes dans 1^ salle du b^l, où le grand-xluc étpit déjà , et où il y avoit assez grosse compagnie y ce prince attacha ses yeux, sui* moi. D'abord j'en fus déconcerté. Je m'imaginai qu'il trouvoit mon habillement trop modeste , ou quelque chose enfin de ridicule eu ma personne ; et ce qui acheva de mé le persuader , c'est qu'il me fit remarquer à un seigneur de sa cour, auquel il parla tout bas, de façon qu'il me sembla qu'il lui donqoit ordre de s'informer qui j'étois. Je ne jme trompois points Le courtisan , que je ne per<dois point de vue , perça la foule pour venir joindre un des gentilshommes avec qui j'étois venu, lui dit quelque cho$e à IWeille ; et , après qu'oa lui eut répondu de ia même manière, retourna près du graind-duç, à qui je m'aperçus qu'il rendoit compte de sa commission» Tous ces mouveiQents me paroissoient assez équivoques, et je m sa vois çncore ce que j'en devob juger, loasque le mênie gentilhonime à qui le courtisian avoit padië s'^ipprocha de vioi, et me dit : On vous connoUbien, seignejur cavalier; le grand-duc sait que vous êtes pa^ rent de inonsie,ur l'ambassadeur d'Espagne à Rome. Je
Spî GUZMAN D'ALFARACHE.
VOUS conseille d'aller dès à présent saluer ce prince. Il vous regarde sans cesse et désire apparemment que vous preniez cette liberté.
- Je suivis le conseil du gentilhomme , croyant ne pouvoir m'en dispenser. Je m'avançai vers le grand-duc, qui, pénétrant mon dessein, eut* la bonté de me faire faire place lui-même. Je commençai par une profonde révérence; ensuite je dis en italien à S. A. , d'un air libre et respectueux tout ensemble , que je ne faisois que d'arriver à Florence, et que je lui demandois mille pardons si j'osois, dans un bal, lui rendre mes très humbles respects ; mais que , venant d'apprendrequ'elle avoit eu la curiosité de vouloir savoir mon nom, je venois moimême le lui dire. Je le sais déjà,. me répondit ce prince , et je ne suis pas peu surpris d'entendre un Espagnol parler aussi bien l'italien qu'un Romain naturel. Je répliquai à cela , en espagnol , que j'avois fait un assez long séjour à Rome. Il me repartit en langue castillane , qu'il aimoit et ne parloit point mal, que rarement les personnes de mon pays apprenoient à prononcer l'italien si parfaitement. Puis, faisant tomber l'entretien sur mon oncle l'ambassadeur, il me dit qu'il le connoissoit pour avoir eu plus d'une affaire à traiter avec lui; qu'il l'estimoit et souhaitoit d'avoir occasion de le lui témoigner en ma personne. Il eut ensuite la bonté de m'inviter à fréquenter sa cour, et de me dire mille choses obligeantes, auxquelles je ne répondis que par des révérences jusqu'à terre. Ce ne fut pas tout : la grandeduchesse arriva dans ce moment. J'eus l'honneur de la saluer aussi, et de lui être présenté par le prince son époux, qui lui dit qui j'étoiSiEn'vérité, je me tirai dô